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20180516 - Pourquoi Israël ne pourra compter sur la Russie.

20180516 - Pourquoi Israël ne pourra compter sur la Russie

 

En dépit des ratiocinations sur la Pax Poutina censée régner en Syrie, le conflit a dangereusement muté. Dans cet entremêlement de guerres, le heurt entre la libido dominandi iranienne et Israël, placé sur la défensive, appelle l'attention. Au regard du contexte géopolitique, il appert que l'Etat hébreu ne saurait s'en remettre à la Russie pour contrebalancer le régime chiite-islamique de Téhéran. Les appels téléphoniques d'une capitale à l'autre, la succession d'entretiens bilatéraux et l'invocation d'une prétendue loi des intérêts bien compris ne pourront occulter cet état de fait.

Une relation longtemps ambivalente

Jusqu'à ces derniers mois, la relation entre Jérusalem et Moscou était marquée au sceau de l'ambivalence. En 1991, la dislocation de l'URSS ouvrit une phase nouvelle, les dirigeants de la Russie post-soviétique décidant de réinstaurer les relations diplomatiques, brisées lors de la guerre des Six Jours (1967). Au cours des années 1990, la forte émigration de juifs russes ou russophones vers Israël – environ un million de personnes, soit près du cinquième de la population – allait dans le sens d'une coopération politique, économique et technico-militaire approfondie entre les deux Etats. Quantitativement parlant, les échanges commerciaux russo-israéliens furent multipliés par vingt. Sur le plan humain, l'importante minorité israélienne de langue russe était comparable à un pont qui renforce les échanges bilatéraux. Malgré l'aide militaire apportée par l'Etat hébreu à Tbilissi (Géorgie), dès l'époque Chevardnadze, la guerre russo-géorgienne d'août 2008 ne mit pas à mal cet ensemble de relations. Simplement, les exportations de drones israéliens prirent désormais la route de Moscou.

En raison du poids politique des Israéliens russophones, de leurs préjugés favorables à la Russie et des liens étroits tissés au cours des deux dernières décennies, les dirigeants israéliens n'ont pas considéré le soutien de Vladimir Poutine à Bachar Al-Assad, comme constituant un péril pour la sécurité de leur pays. Avant le début de la guerre, la relation russo-syrienne était vue, bien à tort, comme opportuniste (la quête d'avantages matériels à court terme). Le souci de Poutine aurait été principalement d'ouvrir des marchés à son complexe militaro-industriel et d'obtenir des contrats pour les groupes énergétiques russes. Il est vrai que Moscou prenait en compte les intérêts de sécurité israéliens. Ainsi les ventes de S-300 (des missiles anti-aériens), d'avions de combat sophistiqués et d'autres matériels de pointe furent-elles été momentanément suspendues. Un juste retour après la cessation de ventes d'armes israéliennes à la Géorgie. Cette prise en considération de la sécurité fut étendue à l'Iran (voir l'embargo sur la vente de S-300, décidé en 2010), au risque d'endommager le partenariat géopolitique entre Moscou et Téhéran.

Puis vinrent le " printemps arabe " et la guerre en Syrie. Anticipant le prochain " hiver islamiste ", le gouvernement israélien fut d'emblée réservé quant à l'idée d'un changement de régime, d'autant plus que la frontière avec la Syrie, sur le plateau du Golan, était stable. Benyamin Netanyahou et les dirigeants de l'Etat hébreu ne méconnaissaient pas la malignité du clan Assad, mais ils s'en accommodèrent et le soutien de Moscou au régime de Damas ne constituait pas leurs yeux un problème stratégique. Après les attaques au sarin dans la Ghouta orientale, en août 2013, le Premier ministre israélien se déclara en faveur du plan de désarmement chimique de Damas, présenté par Poutine comme alternative aux frappes. En septembre 2015, l'intervention militaire de Moscou en Syrie, pourtant conduite en alliance avec Téhéran et les Gardiens de la Révolution (les Pasdarans), fut perçue comme un moindre mal. La présence de la Russie, nous expliquait-on, viendrait contrebalancer le poids de l'Iran.

Une véritable alliance russo-iranienne

De fait, les Israéliens furent les premiers à négocier avec les Russes des accords dits de " déconfliction " (dès octobre 2015) afin d'éviter collisions et accidents entre les forces militaires des deux pays, celles-ci opérant dans un théâtre géographiquement limité. Au-delà de cet impératif, les discussions entre Jérusalem et Moscou portèrent sur les intérêts de sécurité israéliens et les " lignes rouges " fixées par Jérusalem (ni milices irano-chiites dans le voisinage du Golan ni livraisons d'armes au Hezbollah ; pas d'enracinement militaire iranien en Syrie et de projection stratégique vers la Méditerranée orientale). Lorsque l'Etat hébreu, malgré le verrouillage de l'Ouest syrien par le déploiement de S-400, frappe des convois d'armes ou des ateliers où le Hezbollah construit ses missiles et roquettes, les militaires russes regardent ailleurs. Au niveau politique, Netanyahou rencontre régulièrement Poutine afin de lui expliquer les positions d'Israël et sa stratégie régionale. A défaut d'être toujours entendu, estiment les spécialistes, il est pleinement compris.

Tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles lorsque, du 10 au 11 février 2018, se produit un épisode guerrier entre les Iraniens et leurs clients syriens d'une part, les Israéliens de l'autre. Confirmant le danger militaire que Téhéran représente, un drone iranien entre dans l'espace israélien avant d'être détruit. En représailles à l'agression iranienne, la chasse israélienne bombarde la base d'où l'engin est parti (la base T-4, près de Palmyre). Au retour, un F-16 de Tsahal est abattu par Damas. Un deuxième raid israélien sur des cibles irano-syriennes s'ensuit. Dans cette affaire, d'aucuns s'interrogent. Poutine aurait-il laissé faire Assad et son " parrain " iranien ? Serait-il débordé par les forces locales et régionales qu'il a activées ? Des experts pointent la soudaine efficacité de la défense anti-aérienne d'Assad : la " Russian touch " ? Enfin, il semblerait que l'appel téléphonique de Poutine, courroucé, à Nétanyahou ait limité l'ampleur du deuxième raid israélien. Depuis, en réponse aux agissement de l'Iran en Syrie, d'autres coups ont été portés mais Moscou a marqué la distance avec l'Etat hébreu. La livraison des S-300 marquerait un nouveau cap.

Au total, les " lignes rouges " que Poutine était censé faire respecter s'effacent, le président russe jugeant exagérées les demandes de Jérusalem. En vérité, l'ambivalente relation russo-israélienne pèse moins dans la balance que le maintien d'Assad au pouvoir, essentiel pour les actifs géostratégiques russes au Levant, et l'alliance Moscou-Téhéran. Loin d'être superficielle et circonstancielle, ladite alliance repose sur des convergences politiques et idéologiques profondes. Animées par des ressentiments historiques similaires et une volonté de revanche partagée, ces deux puissances entendent détruire l'hégémonie occidentale au Moyen-Orient et faire advenir un autre ordre des choses. Mais les contradictions s'accumulent et la Pax Poutina espérée par certains s'avère fallacieuse. Et s'il lui faut choisir, on voit mal Poutine sacrifier l'alliance iranienne aux relations russo-israéliennes. A brève échéance, une telle option conduirait au retrait russe. Soit le régime de Damas s'effondrerait, soit Téhéran et les milices panchiites qui lui sont affiliées combleraient le vide. L'un ou l'autre terme de l'alternative constituerait un revers majeur.

Pour conclure

En bref, l'axe Moscou-Damas-Téhéran est plus solide qu'il ne l'est trop souvent affirmé. A rebours des analyses développées par les tenants d'une Realpolitik réductrice, il paraît vain de prétendre détacher la Russie de l'Iran, en lui faisant miroiter quelque gratification. Bien au contraire, l'accroissement du nombre de bases aériennes russes en Syrie, en partage avec les forces iraniennes, et le renforcement du corps expéditionnaire dépêché par le Kremlin vont dans le sens du resserrement des liens. Confrontés aux forces spéciales occidentales et aux troupes arabo-kurdes des FDS (Forces démocratiques syriennes) déployées à l'est de l'Euphrate, ces trois régimes liberticides regroupent leurs moyens.

Du point de vue russe, la contradiction principale, pour parler comme les marxistes-léninistes, commande le reste. In fine, il importe de comprendre la psychologie des hommes auxquels l'Etat hébreu doit faire face. Poutine et ses homologues ne sont pas des hommes d'affaires, en quête de profits, mais entendent imposer leur volonté. Une figure du pouvoir vient à l'esprit, celle de l' « Aufbrecher » en opposition au « Aufhalter » (le « mainteneur »). Loin d'œuvrer dans le sens d'un monde stable, équilibré et mesuré, l'objectif de ce type d'homme consiste à réaliser une percée, voire à renverser l'échiquier du pouvoir mondial. Aussi sommes-nous dans un temps de grands périls.

Jean-Sylvestre Mongrenier Chercheur à l'Institut Français de Géopolitique et Chercheur associé à l'Institut Thomas More.