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20180201-Nouvelle utilisation d'armes chimiques en Syrie ?

Nicolas Goetzmann

Atlantico.fr

1er février 2018

1-    Selon des informations relayées notamment par le Washington Post, la population syrienne aurait été à nouveau victime d'attaques chimiques (chlorine), et, à plusieurs reprises, depuis le début de cette année. Une situation qui a été vivement dénoncée par Rex Tillerson, secrétaire d'état des Etats Unis. Alors qu'Emmanuel Macron avait, le 29 mai 2017, pu mettre en garde le régime syrien sur cette question « toute utilisation d'armes chimiques fera l'objet d'une riposte immédiate » de la France, comment analyser la situation actuelle ? Faut-il voir un recul de la France, ou est-ce que la « riposte immédiate » pourrait être sérieusement envisagée en cas de confirmation de ces attaques ? 

Il est vrai que lors du lancement du « Partenariat international contre l’impunité d’utilisation d’armes chimiques », à Paris, le 23 janvier dernier, la vigueur du discours de Rex Tillerson était autrement plus roborative que les propos tenus par son homologue français. Il reste que la diplomatie française est bel et bien à l’origine de cette initiative. Celle-ci s’inscrit dans la durée et ledit partenariat vise à contrecarrerla dangereuse banalisation de l’usage d’armes chimiques. D’une part, la convention signée en 1993 quiinterdit leur utilisation a été signée et ratifiée par  192 Etats et elle donc quasiment universelle. D’autre part, l’emploi d’armes chimiques se banalise qu’il s’agisse d’Etats comme la Syrie ou encore la Corée du Nord ou d’entités anomiques et terroristes, à l’instar du prétendu « Etat islamique ». Il y a péril en la demeure. Cette initiative permet également de contourner le blocage imposé par la Russie à l’intérieur de l’ONU. Une « coalition de bonnes volontés » en quelque sorte.

En la matière, il n’y a pas de recul de la France, mais on peut à bon droit juger que le « immédiatement » employé par Emmanuel Macron était de trop. A la différence de septembre 2013, Paris et Washington sont à l’unisson. Et Donald Trump a déjà démontré sa résolution à frapper si nécessaire. Je vous renvoie au bombardement américain d’une base nord-syrienne, le 6 avril 2017, après l’attaque chimique de Damas sur Khan Cheikhoun (83 morts dont des femmes et des enfants, au nombre de 30 pour ces derniers). Des représailles doivent donc être envisagées. On doit penser que cela a été sérieusement envisagé lors des discussions restreintes qui ont suivi la réunion du « partenariat » contre les armes chimiques.

Peut-être que l’Elysée a voulu préserver les chances de la diplomatie (négociations dans le cadre de l’ONU, à Vienne, le 25 janvier 2018) et se donner le temps d’enquêter sur les frappes chimiques rapportées par le Washington Post et d’autres moyens d’information. L’échec de la session diplomatique de Vienne et le fiasco de la conférence organisée par la Russie, à Sotchi (29-30 janvier 2018), font entrer le conflit syrien dans une nouvelle phase. La position des Etats-Unis et leur stratégie en Syrie sont également plus précises et volontaires que précédemment. Donc, ne stigmatisons pas la prétendue faiblesse du président français et observons la suite des événements. Cela dit, soulignons le fait que des efforts diplomatiques à moyen et long termes ne sauraient pallier l’absence d’initiatives militaires sur le terrain. En clair, si des menaces de représailles ont été brandies, le cas échéant, il faudra les mettre à exécution.

2- Alors que Paris avait lancé une initiative internationale contre l'usage d'armes chimiques le 23 janvier dernier à Paris à laquelle Rex Tillerson a participé. Au cours de son intervention, le secrétaire d'Etat avait pu viser Moscou en déclarant : « Il est impossible de nier que la Russie, en protégeant son allié syrien, a violé ses engagements »(...) « Quels que soient les responsables de ces attaques, la Russie sera in fine tenue responsable des victimes de la Ghouta orientale et des innombrables Syriens victimes d’attaques chimiques depuis qu’elle s’est impliquée dans le conflit syrien ». Comment envisager la suite de cet affrontement qui, après la lutte contre l'OEI, pourrait aboutir à un affrontement direct entre Etats Unis et Russie sur le terrain syrien ? Quel est ici le rôle de la France ? 

Rex Tillerson a justement pointé le rôle et les responsabilités de Vladimir Poutine qui, en offrant une porte de sortie à Barack Obama, en septembre 2013, a sauvé la mise au régime de Bachar Al-Assad. Le Kremlin a « parrainé » le ralliement de Damas à la convention de 1993 et s’est posé en garant du désarmement chimique du régime. Or, le Joint Investigate Mechanism(JIM) mis en œuvre par l’ONU et l’OIAC (Organisation pour l’interdiction des armes chimiques) affirme dans un rapport, rendu public à l’automne dernier, que le régime de Damas a conservé des stocks d’armes chimiques et en a fait usage à au moins quatre reprises (deux autres usages sont attribués à l’« Etat islamique »). Ce n’est pas une mince affaire et, au regard de la gravité des enjeux, le pseudo-réalisme des cyniques n’est pas de mise.

Loin de se désolidariser de Damas, sur cette question à tout le moins, Moscou a tenté de tourner en ridicule Edmont Mulet, le diplomate à l’origine du rapport du JIM, et a opposé son veto à la prolongation de la mission d’enquête conduite par ce « mécanisme ». On comprend que du point de vue russe, en Syrie comme ailleurs, la fin justifie les moyens, y compris l’irrespect du droit de la guerre. Cela est extrêmement dangereux et pourrait avoir des conséquences sur d’autres théâtres. Pour prendre l’avantage sur les opposants de diverses obédiences, Damas et son « parrain » n’hésitent pas à banaliser une arme qui, même lors de la Deuxième Guerre mondiale, avait été bannie des champs de bataille. On n’ose imaginer les formes qu’une nouvelle confrontation en Europe pourrait un jour prendre.

Sur le théâtre syro-irakien, différentes guerres se superposent. La lutte contre l’« Etat islamique » a un temps éclipsé les autres dimensions de cette foire d’empoigne qui a une dimension régionale (Moyen-Orient), voire mondiale avec l’engagement de la Russie et des principales puissances occidentales. Encore faut-il rappeler que la priorité de la Russie n’a pas été de combattre l’« Etat islamique » : c’est une coalition arabo-occidentale et les forces arabo-kurdes (FDS : Forces démocratiques syriennes) qui ont repris Rakka. L’objectif premier était de sauver le régime de Damas afin de préserver ses « actifs » géostratégiques (bases de Tartous et Hmeymin, radars). Toujours est-il que nous entrons dans une autre phase de la guerre. Ce conflit s’inscrit dans une nouvelle guerre froide qui met aux prises la Russie et l’Occident. Ce n’est certainement pas la seule affaire des Etats-Unis, les choix de Paris et Londres en politique étrangère le démontrant. En revanche, il est vrai que le verbe français est moins vigoureux que celui du Département d’Etat. De longue date, le discours diplomatique ruse volontiers sur l’axe Est-Ouest, mais l’alliance occidentale est solide.

3- Que cela soit en Ukraine, en Corée du Nord, ou en Syrie, les « lignes rouges » fixées par les occidentaux ont pu être mises à mal par certains acteurs. Cette stratégie apparente qui semble chercher les limites des pays occidentaux n'est-elle pas actuellement, et justement, en train d'atteindre ses limites ? 

 

Il faut distinguer différents cas de figure. En Ukraine, il n’y a pas eu de « ligne rouge » fixée par les Occidentaux, pour la simple raison qu’ils ont été pris de court. Ils s’attendaient à une rude « compétition » au sujet des orientations géopolitiques de Kiev (un accord d’association et de libre-échange avec l’Union européenne ou une adhésion à l’Union économique eurasienne ?), mais pensaient que cette partie se déroulerait dans le cadre des règles posées en Europe depuis la fin de la Guerre Froide : pas de guerre de conquête et d’annexion forcée, mais une concurrence de type géoéconomique. A quelques heures du rattachement manu militari de la Crimée et du déclenchement d’une guerre hybride au Donbass, les dirigeants occidentaux ne voulaient pas y croire. Ils pensaient que ces gesticulations militaires avaient pour seul but de renforcer la main de Poutine dans les négociations sur l’avenir de l’Ukraine.

En revanche, il se peut que le recul d’Obama en Syrie, en septembre 2013, ait été interprété par Poutine comme le signe d’un profond déclin américain et occidental : une crise de la volonté et un refus du conflit. Cela a pu l’inciter à parier sur l’inaction totale des Occidentaux en Ukraine. Dans ce cas de figure, les « lignes rouges » sont venues ensuite. Et de fait, la résistance armée des Ukrainiens, la solidité plus grande qu’anticipée par Poutine de ce « pseudo-Etat » (selon ses propres termes) et le train de sanctions diplomatiques et économiques prises par l’Union européenne et les Etats-Unis ont conduit aux accords de Minsk (septembre 2014-février 2015). Depuis février 2015, la guerre russo-ukrainienne s’est transformée en un long bras de fer. Poutine compte sur la lassitude des Occidentaux et l’arrivée au pouvoir en Europe occidentale de forces politiques qui voient en la Russie un rempart contre l’Islam et une nouvelle « Chrétienté combattante » (contre l’évidence des faits).

Le cas de la Syrie et les désastreuses conséquences de l’abstention américaine ont été abordés plus haut. Une double leçon doit être tirée : une plus grande prudence dans la menace de représailles, une ferme résolution lorsque vient le temps de mettre ces menaces à exécution. On remarquera aussi que ne pas intervenir militairement, dans certaines circonstances, peut se révéler aussi dangereux et déstabilisateur qu’une intervention précipitée, au mauvais endroit et au mauvais moment. Depuis, les diplomaties occidentales « rament » pour remonter le courant. En Corée du Nord, il n’y a pas eu de « lignes rouges » sinon le rappel un peu convenu que « toutes les options étaient sur la table ». Une sorte de service minimum. En revanche, des « fenêtres d’opportunité » ont été manquées : en 1994, lorsque Bill Clinton n’a pas suivi les recommandations de ses généraux qui lui conseillaient une frappe préventive et a préféré s’engager dans la voie d’un accord diplomatique et financier, sans que le « régime-bunker » de Pyongyang cesse pour autant de poursuivre clandestinement son programme balistico-nucléaire. Puis, au moment du renversement de Saddam Hussein : les dirigeants nord-coréens, comme leurs complices iraniens, étaient « sidérés », maisGeorge W. Bush a préféré négocier avec des gens qui, sinon pour gagner du temps, ne veulent pas négocier. Comme cela était redouté, la négociation s’est enlisée et Pyongyang a continué sa marche vers l’acquisition d’une force de frappe nucléaire.

En dernière analyse, les dirigeants occidentaux se sont montrés excessivement confiants dans les vertus exemplaires de la démocratie libérale et de l’économie de marché (plus ou moins compensée par l’« Etat social » dans le cas européen). Ils étaient et restent peut-être persuadés qu’ils s’inscrivent dans la marche de l’Histoire. Là où les systèmes autoritaires ou totalitaires simulent ce que le juriste allemand Carl Schmitt nomme l’« Ernstfall » (le cas d’urgence absolue, l’instant où l’impensable se produit), afin de justifier leur emprise sur le corps et l’âme des populations, les démocraties libérales tendent à nier un tel cas de figure. Le mouvement naturel de nos « sociétés du spectacle » va en ce sens : en définitive, tout ne serait que représentations et pulsions consuméristes. D’autres voient dans la remise en cause de l’hégémonie séculaire de l’Occident une sorte de justice universelle. Bon gré, mal gré, il faudrait s’effacer au plus vite. Ont-ils seulement conscience de tout ce que cela impliquerait ? Notamment dans la sphère de l’autonomie individuelle et des libertés fondamentales ? Pourtant, différents signes semblent attester d’une prise de conscience des enjeux. Nous sommes au bord d’une rupture d’équilibre et, bientôt, nous serons dos au mur. D’aucuns comprennent que les puissances émergentes ou ré-émergentes, qui se posent en s’opposant à l’Occident, ont déjà franchi bien des limites.

Jean-Sylvestre Mongrenier

Chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Paris VIII)

Chercheur associé à l’Institut Thomas More