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20170917-Stratégie russe pour diviser l’Europe et l’Occident …

Nicolas Quenel

Journaliste---

Reporter Indépendant

CBS, Match, Take Part

20170917-Stratégie russe pour diviser l’Europe et l’Occident …

 

 

« Zapad 2017 » est le dernier exercice militaire russe en date qui inquiète les pays Baltes, la Pologne ou encore la Finlande. Une inquiétude qui paraît justifiée face au retour en puissance d'un voisin de plus en plus agressif. Est-ce qu'il y a une stratégie de la Russie pour décoller, aussi bien politiquement, militairement ou énergétiquement les pays qu'elle perçoit comme des maillons faibles de l'OTAN et de l'Union européenne et qui pourraient douter de la fiabilité et solidarité des instances internationales en cas d'agression extérieure ? Est-ce que face à une pression de plus en plus forte ces pays pourraient douter de leur alliance avec l' « Ouest » ?

En vérité, l’ensemble des pays membres de l’OTAN et de l’Union européenne se soucie de la situation géopolitique sur l’axe Baltique/mer Noire, non pas les seuls Baltes, Polonais, Finlandais ou Suédois. En fait comme en droit, une agression russe dans la région aurait des conséquences dans l’Europe entière, depuis l’ « axe gothique »  (bassin de la Baltique/bassin de la mer Noire), selon l’expression des géographes allemands du XIXe siècle, jusqu’à l’océan Atlantique. Rappelons que les pays de l’OTAN sont liés les uns aux autres par l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord, i.e. une clause de défense mutuelle. Quant aux pays de l’Union européenne qui ne sont pas membres de l’OTAN, ils sont aussi liés par la clause de défense mutuelle du traité de l’Union européenne (l’article 42-7). Cet article est particulièrement important pour la Finlande (1.300 km de frontière avec la Russie) et la Suède, conduite à remilitariser l’île de Gotland, celle-ci étant située au milieu de la mer Baltique. Les espaces aérien et maritime de la Suède et de la Finlande sont également concernés par les provocations russes et ces deux pays, à travers des accords de sécurité et des partenariats, se rapprochent de l’OTAN. Par ailleurs, le théâtre géopolitique européen n’a pas une grande profondeur stratégique et il serait illusoire de penser qu’un conflit en Europe centrale et orientale épargnerait la partie ouest. Les amnésiques peuvent bien se livrer à des variations sur le thème « Mourir pour Dantzig ? », l’histoire du XXe siècle a largement montré que les destinées des nations européennes étaient liées. Il nous revient d’assurer collectivement la paix et la liberté sur le Continent.

La grande stratégie russe visait et vise bel et bien à diviser l’Europe et plus largement l’Occident, non pas en exerçant une pression sur les PECO (Pays d’Europe centrale et orientale), mais en privilégiant les relations bilatérales avec certains pays d’Europe occidentale (France, Allemagne, Italie notamment), en cherchant à les convaincre de désolidariser leurs destinées de celles de leurs alliés et partenaires centre-est européens. Du point de vue russe, les liens énergétiques, commerciaux et économiques avec ces pays auraient dû prévaloir sur les intérêts de sécurité et les solidarités interalliées. Ainsi Vladimir Poutine semblait-il persuadé que l’Union européenne, malgré le rattachement manu militari de la Crimée et le déclenchement d’une guerre hybride au Donbass (Ukraine), se diviserait sur la question des sanctions (le « chacun pour soi » l’emporterait). La mise en place d’un front occidental et l’adoption de sanctions, reconduites au cours des trois dernières années, démontrent son erreur. Nonobstant les intérêts particuliers, chacun a compris en Europe les risques et menaces induits par le programme géopolitique révisionniste de Moscou ; d’où ce front uni. Il faut le maintenir. C’est en position de force qu’une discussion et des négociations avec la Russie seront possibles et susceptibles de déboucher sur un accord. Nous n’en sommes pas là.

Alors que l’unité a prévalu et prévaut toujours, que Donald Trump en personne a rappelé l’importance de l’OTAN et des garanties de sécurité qu’elle confère (après son vice-président, le secrétaire d’Etat et le secrétaire à la Défense), les Baltes et les Polonais ne vont certainement pas se désolidariser de l’Union européenne et de l’OTAN. Au cours des dernières années, ils n’ont eu de cesse d’appeler l’attention de leurs alliés et partenaires quant à la reconstitution d’une menace russe sur les frontières orientales. Longtemps, ceux-ci ont voulu croire qu’il s’agissait uniquement de gesticulations visant à renforcer la main de la diplomatie russe dans ses négociations avec les Occidentaux. Poutine était perçu comme un actionnaire minoritaire cherchant à monter au capital d’une société (le système international en l’occurrence), i.e. un partenaire rugueux, mais responsable et soucieux de ne pas détruire ce système international. Il suffisait, pensait-on, de lui donner plus d’importance et de privilégier les questions d’intérêt commun (lutte contre le terrorisme et la prolifération, report sine die d’un élargissement de l’OTAN à l’Ukraine et à la Géorgie) pour l’amadouer. C’est ce raisonnement qui sous-tendait le « reset » lancé par Barack Obama en 2009. Les faits l’ont invalidé et ils ont décillé les yeux des responsables des grands pays occidentaux. Les décisions ont suivi (voir infra). Est-ce à ce moment que les pays concernés au premier chef par la menace russe se désolidariseraient afin de se soumettre à Moscou ? Il s’agit là d’un scénario fictif. L’accroissement de la pression russe ne peut que conforter les choix opérés après la Guerre Froide : l’« Occident kidnappé » (Milan Kundera) a rejoint le monde occidental.

Comment la Russie met-elle la pression sur ces pays (et les autres)  en dehors du Zapad ? Quels signes tendent à prouver une agressivité de plus en plus forte de la part de la Russie ? (multiplication des exercices militaires, violations de l'espace aérien de plus en plus fréquentes...)

L’importance desmanœuvres militaires russes et biélorusses en cours (« Zapad-2017 »), du 14 au 20 septembre 2017, ne doit pas être négligée. En dépit des déclarations russes, démenties pas les précisions apportées par le vice-premier ministre du Belarus (la Biélorussie), ces manœuvres visent les Etats baltes et les Polonais (une « coalition à l’ouest »). La volonté évidente de dissimuler le chiffre réel des effectifs engagés dans ces manœuvres est,elle aussi, significative. Moscou annonce 12.700 soldats afin de rester endessous du seuil de 13.000. En effet, selon le Document de Vienne (version 2011),adopté dans le cadre de l’OSCE (Organisation de sécurité et de coopération en Europe), un pays signataire de ce texte doit obligatoirement convier des observateurs étrangers. La mesure relève de ce que l’on appelle les « Mesures de confiance et de sécurité » (MDCS). Le Belarus a avancé le chiffre de 13.800 : nous serions donc déjà au-dessus du seuil indiqué de 13.000. Par ailleurs, les chiffres de précédentes manœuvres russes (« Vostok-2014 » : 150.000 hommes ; « Centre-2015 » : 95.000) rendent encore plus improbable le niveau indiqué par Moscou. L’ordre de grandeur indiqué par Moscou et Minsk ne correspond pas à des manœuvres de ce niveau d’importance.

Il faut aussi savoir que de telles manœuvres mobilisent des troupes qui ne relèvent pas du ministère de la Défense : celles du ministère de l’Intérieur et d’autres « structures de force », comme on dit en Russie, à l’instar du FSB (ex-KGB) et de la Garde nationale (400.000 hommes placés sous l’autorité directe du président russe). Des personnels civils sont également mobilisés. Au total, le chiffre de 100.000, avancé par la Lithuanie et la Pologne, n’est pas improbable, tant s’en faut. Le ministère allemand de la Défense avance également ce chiffre. Quant à la ministre française de la Défense, Madame Florence Parly, elle a dénoncé dans ces manœuvres une stratégie d’intimidation. A ce propos, rappelons que lors des manœuvres « Zapad-2009 », l’armée russe avait simulé une attaque nucléaire sur la Pologne. Dans la doctrine militaire russe, le seuil d’utilisation des armes nucléaires est bas. Et lors du rattachement de la Crimée, Poutine avait eu recours à des gesticulations nucléaires, afin de décourager toute velléité occidentale de contrecarrer son action. En l’occurrence, l’arme nucléaire ne servait pas la dissuasion, mais une stratégie d’action et de coercition. Ces faits ont été indiqués par Poutine en personne, lors de l’une de ses prestations télévisées, non sans satisfaction. Il a aussi reconnu à cette occasion que l’opération en Crimée avait été préparée par des unités russes (les « petits hommes verts »). Il en est de même au Donbass. Les mouvements russes (militaires, « volontaires » et matériels) sont comptabilisés par les observateurs de l’OSCE, spectateurs impuissants de cette opération.

Il est pertinent de rappeler les provocations et incidents sur les frontières maritimes et aériennes de l’OTAN et de l’Union européenne, en Baltique, en mer Noire, mais aussi aux limites de l’espace nord-américain (Canada et Etats-Unis). Ces agissements et leur répétition sont attestés depuis 2007, année au cours de laquelle Poutine a prononcé son « discours de Munich » (10 février 2007). La situation s’estaggravée à partir de février-mars 2014, point de départ d’une « nouvelle guerre froide ». Il ne s’agit pas seulement de tester les défenses et réactions adverses ou de provoquer. Les incursions dans l’espace aérien d’un pays comme la Roumanie, guère fortuné, contraignent celui-ci à faire décoller ses appareils maintes et maintes fois, ce qui épuise son potentiel militaire. A cela, il convient d’ajouter des cyberattaques qui portent sur les infrastructures informatiques des pays visés (l’Estonie a été l’objet d’attaques de ce type en 2007 et la Géorgie en 2008, avant même le déclenchement de la guerre), mais ont aussi pour objet l’opinion publique de ces mêmes pays (intoxication, propagande). L’Ukraine en a été la victime en 2014, parallèlement aux affrontements sanglants sur le terrain. Depuis, des opérations cybernétiques ont été menées aux Etats-Unis mêmes, notamment lors de la campagne présidentielle. Cette « guérilla cybernétique » est en grande partie menée par des hackers, sorte de combattants irréguliers d’un nouveau genre, qui opèrent en liaison avec les organes sécuritaires. Elle s’inscrit dans le prolongement de la guerre psychologique, des opérations de subversion et des «mesures actives » de l’époque soviétique. Rien de nouveau sous le soleil, sinon les modalités technologiques.

Va-t-on vers un renforcement du dispositif militaire russe dans la région ? Au-delà de la représentation des émotions quels sont les points de vulnérabilité dans la zone et pensez-vous que les instances internationales ont pris la mesure du danger et sont assez à l'écoute des inquiétudes de certains pays?   

Ces manœuvres se déroulent à proximité immédiate du « passage de Suwalki ». Situé entre l’enclave russe de Kaliningrad (ex-Königsberg) et la Biélorussie, pays membre de l’OTSC (Organisation du Traité de Sécurité Collective), et donc allié de la Russie, ledit passage correspond à une zone géographique de 65 km de long, dans le nord-est de la Pologne. Il constitue le seul accès terrestre reliant les Etats baltes aux autres pays de l’OTAN. Dans l’hypothèse d’un coup de main ou d’une invasion russe de la Lithuanie, de la Lettonie et de l’Estonie, l’occupation russe du passage de Suwalki gênerait les opérations de l’OTAN visant à porter secours à ses membres baltes. Outre la difficulté à dépêcher des forces terrestres, il serait difficile d’intervenir par les airs et la mer. En effet, une « bulle A2AD » (Anti-Access Area-Denial/interdiction et déni d’accès), basée sur des systèmes de défense aérienne de pointe (S-300 et S-400),pourrait couvrir cet espace (plus encore si l’île de Gotland était conquise). Il importe deprendre en compte égalementla présence d’une base aérienne et de systèmes d’armes russes en Biélorussie ainsi que la capacité à opérer depuis la mer Baltique (espace dans lequel les flottes russe et chinoise ont mené pour la première fois des exercices communs, au cours de l’été 2017). Au total, le « passage de Suwalki »constitueun point critique de la défense de l’Europe et de l’Alliance atlantique. Le renforcement de la posture de défense et de dissuasion de l’OTAN sur son flanc oriental (la « présence avancée » de l’OTAN) vise notamment à préparer les armées alliées à ce type de scénario guerrier.

De fait, outre le danger inhérent à des manœuvres de ce type, il faut tenir compte du probable renforcement du dispositif militaire russe dans la région. Le Belarus d’Alexandre Loukachenko pratique un jeu de bascule entre la Russie et l’Occident, avec des phases de libéralisation politique (très relative) censées lui permettre de se rapprocher de l’UE et donc d’accroître sa latitude d’action envers Moscou. Il n’en reste pas moins que la logique de ce régime autoritaire, voire dictatorial, lui interdit de négocier un accord d’association avec l’Union européenne (le fameux « partenaire oriental »).Dans la durée,ce constat le rapproche objectivement d’autant plus de la Russie qu’il est étroitement associé à la Russie dans le cadre d’une « union » (l’Union Russie-Biélorussie, instituée en 1996) et de l’OTSC (instituée en 2001, sur le socle d’un traité de sécurité collective signé à Tachkent en 1992). A ce titre, la Russie dispose d’une base aérienne, à Lida, où sont stationnées les seules forces russes (accord Moscou-Minsk, 2009). Ce n’est pas même une base conjointe. Environ un millier de soldats russes sont déjà installés au Belarus. Les manœuvres en cours (« Zapad-2017 ») impliquent le déploiement de milliers de soldats russes supplémentaires (3.000 selon les chiffres officiels). Certains pourraient rester sur place, renforçant ainsi le dispositif russe et sa capacité à lancer une offensive sur un pays voisin du Belarus.

Cela dit, l’OTAN et l’Union européenne, deux organisations étroitement liées ne serait-ce que par leur composition, ont pris conscience des risques et menaces. Outre les sanctions mises en œuvre dans le cadre de l’Union européenne, les Alliés se sont accordés, lors du sommet atlantique de Newport (4-5 septembre 2014), pour renforcer la « présence avancée » de l’OTAN, i.e. sa posture de défense et de dissuasion sur l’axe Baltique-mer Noire.Les actes ont suivi et le sommet de Varsovie (8-9 juillet 2016) a confirmé et amplifié les décisions prises en amont. Quatre bataillons multinationaux, soit entre 3.200 et 4.000 hommes, sont déployés en Pologne et dans les Etats baltes, avec pour « nations-cadres » les Etats-Unis, le Canada, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Des soldats français participent aux rotations. Par ailleurs, les Etats-Unis déploient depuis le début de l’année une brigade blindée en Europe centrale et orientale, et le budget américain accordé au financement des mesures de renforcement de l’OTAN devrait quadrupler. Ce dispositif n’est en rien menaçant pour la Russie, mais il assure à cette dernière qu’en cas d’opération de basse intensité (type « guerre hybride ») ou de plus grande ampleur contre la Pologne et les Etats baltes, elle se heurterait simultanément à d’autres nations alliées. En second lieu, il a été décidé d’augmenter la capacité de la Force de réaction de l’OTAN (40.000 hommes), avec un « fer de lance » (une « force à très haute réactivité » de 4.000 hommes). Cet ensemble matérialise les garanties de sécurité à l’égard des pays les plus directement concernés. Enfin, il convient de rappeler le sort qui a été celui des Baltes et des Polonais, agressés et annexés (dans le cas des Baltes) à l’époque du Pacte germano-soviétique (23 août 1939), pacte ensuite renforcé par un traité d’amitié, de coopération et de démarcation après le partage de la Pologne et de l’Europe orientale (28 septembre 1939). Une bonne partie de leur population a été martyrisée et déportée, et ils ont tenu un rôle essentiel dans la résistance au totalitarisme rouge. Ils sont moins « inquiets » quant à l’avenir que lucides et déterminés. A bien des égards, ces gens pourraient nous donner des leçons.

Jean-Sylvestre Mongrenier

Chercheur à l’institut français de Géopolitique (Paris VIII)

Chercheur associé à l’Institut Thomas More