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20170925-La génération des occasions manquées.

20170925-La génération des occasions manquées.

 

1-   La génération des dirigeants occidentaux actuellement au pouvoir semble être en difficulté dans une époque riche en bouleversements. Des difficultés de l'administration Trump, à celles rencontrées par Theresa May et Boris Johnson en plein Brexit, en passant par une Angela Merkel affaiblie à un Emmanuel Macron confronté à la menace d'un coup d'arrêt de son projet européen, le monde occidental peine se sortir de ses difficultés. De la même manière, les oppositions internes à ces dirigeants ne semblent pas plus inspirées, notamment dans le cas d'un Jean Luc Mélenchon incapable d'incarner une alternative crédible aux projets d'En marche. En quoi cette génération pourrait-elle être celle des occasions manquées ?

La question est massive. De prime abord, il faut se garder de pécher par prétention et conserver à l’esprit que, selon le proverbe, « la critique est aisée, l’art est difficile ». En second lieu, l’étude approfondie des différentes périodes historiques suggère une citation de Jacques Bainville ; « Tout a toujours très mal marché ». Ne pensons pas qu’il fût un temps où gouverner était aisé, les réponses aux défis de l’époque s’imposant à tous, gouvernants comme gouvernés. Le mieux consiste à reprendre les choses au commencement. Le Politique est une « essence », i.e. une activité originaire, inhérente à la condition humaine, avec ses propres objectifs et moyens. La donnée de base du Politique est le conflit qui règne parmi les hommes et dans le cœur même de l’homme ; elle prend en charge la destinée d’un groupement humain, intégrant comme objectifsla concorde intérieure et la sécurité extérieure. Autrement dit, il s’agit d’assurer la paix selon la justice. Simultanément, les hommes se battent entre eux pour le pouvoir et ils mobilisent des conceptions adverses de la justice. Si les hommes étaient parfaits, nous n’aurions pas une politique parfaite, un Etat idéal et des gouvernants irréprochables ; il n’y aurait tout simplement pas de politique. Le plus souvent, les options sont contradictoires et insatisfaisantes. Les responsables politiques sont confrontés à des « antinomies historiques » (Max Weber) : il n’y a que de « mauvaises » solutions.

Les cas évoqués plus haut sont disparates. Donald Trump et les siens ont mené une campagne démagogique et il est aujourd’hui aux prises avec la réalité, ses aspérités et ses contradictions. Pour affronter ces réalités, il est soutenu, voire encadré, par de solides et compétentes personnalités comme son conseiller national à la sécurité (Herbert R. McMaster), son secrétaire à la Défense (James Mattis) ou encore son secrétaire d’Etat (Rex Tillerson), encore que ce dernier soit un peu effacé par les interventions et commentaires intempestifs du président américain et, surtout peut-être, par l’efficacité de l’ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU (Nikki Haley). A certains égards, on pourrait parler d’une sorte de régence. Le style de Trump est abrasif et il n’apporte rien à l’action de son Administration, mais il est trop tôt pour juger de son action. A l’intérieur, il a su pratiquer une sorte de triangulation et passer des accords avec les démocrates. Sur le plan extérieur, les défis sont colossaux et il faut bien comprendre qu’il hérite de problèmes géopolitiques qui n’ont pas été réglés par ses prédécesseurs. En Corée du Nord comme en Iran, les échéances ont été reportées et l’on a reculé pour plus mal sauter. La voie est étroite. D’une manière générale, Trump illustre d’une part la tentation démagogique de toute démocratie, d’autre part les contradictions de la « République impériale » mise en évidence par Raymond Aron à l’époque de Nixon. Les Etats-Unis ne sont pas un empire stricto sensu, mais une république en situation hégémonique. Les obligations et servitudes de cette hégémonie entrent en contradiction avec les préoccupations « domestiques » (intérieures) des citoyens. Au total, le problème est plus vaste que celui pose par la compétence ou l’incompétence de Trump. Il est vrai cependant que la politique, dans des sociétés vastes et complexes, est inévitablement un métier : l’exercice du pouvoir requiert une certaine expérience.

De l’autre côté de l’Atlantique, la situation du Royaume-Uni illustre les ravages là encore de la démagogie. Les « Brexiters » feraient douter les plus anglophiles et anglomanes d’entre nous, y compris les spectateurs de Downton Abbey. Boris Johnson en est l’illustration, nonobstant ses ascendances. Je serais plus clément pour Theresa May qui doit tenir compte dans son parti de ceux qui semblent croire que l’Empire britannique existe toujours, tout en voulant faire du Royaume-Uni le « Singapour de l’Europe » : la Global Britain réduite au rang d’un ancien « emporion » (un simple port commercial) ! Vaille que vaille, le « prime minister » ouvre une tierce voie et réaffirme la volonté britannique d’assumer ses responsabilités internationales en Europe et dans le monde. La tâche n’est guère aisée et je ne vois pas en quoi elle ne serait pas à la hauteur. Lui faudrait-il donc surenchérir sur Nigel Farage et les inévitables braillards des pubs ? Quant à Angela Merkel, oui, elle rencontre des difficultés, mais par sa longévité, elle représente une exception en Europe et elle gouverne une Allemagne qui surclasse ses voisins. Une coalition entre la CDU-CSU et le FDP aurait des conséquences sur sa politique européenne (moins allante) et donc sur celle d’Emmanuel Macron. Là encore, il est bien tôt pour se prononcer de manière catégorique. Il importe de prendre de la hauteur et de la distance pour juger des choses, et nous ne sommes qu’au début du quinquennat de Macron (laissons de côté ce triste sire de Mélenchon). Enfin, ne sous-estimons pas la gravité des temps présents ; ce n’est pas le temps des occasions manquées, mais celui des défis et d’une possible convergence des lignes dramaturgiques (voir infra).

2-    Existe-t-il des précédents historiques entre importance des enjeux et incapacités des dirigeants à y faire face ? 

Péguy distinguait « époques » et « périodes ». Les « époques » sont marquées par de grands faits, mais aussi de grands défis. L’Histoire s’écoule par ruptures successives et les « époques » abondent. Bien souvent, les dirigeants sont dépassés par la gravité des périls et un atlas historique nous fournit quantité d’exemples d’empires et de royaumes, voire de civilisations, qui ont sombré. Pour faire simple, l’histoire est tragique, la géopolitique est dramatique. Les dirigeants de la IIIe République, dans l’entre-deux-guerres, étaient-ils à la hauteur ? Certains d’entre eux l’étaient probablement, mais ils ont été écartés ou n’ont pas retenu la faveur des électeurs. Je songe ici à André Tardieu. Et Napoléon III en 1870 ? Les contradictions de sa politique étrangère et sa déclaration de guerre à la Prusse ? Rappelons cependant le rôle de l’opinion publique et de la presse dans cette affaire. Lui-même était dubitatif.Plus anciennement, le personnel dirigeant de la monarchie française et l’aristocratie, dans les années précédant la Révolution française, étaient-ilsà la hauteur ? On pourrait multiplier les exemples. Ce faisant, gardons-nous cependant de transformer l’Histoire en tribunal et de se considérer soi-même comme un dieu olympien.

Dans la situation présente, il faut écarter toute généralisation excessive. On peut à bon droit juger que les dirigeants français des trente dernières années n’ont pas été à la hauteur des défis et n’ont pas su réformer la France, laissant filer les déficits et la dette, sans obtenir pour autant de résultats sur le front de la croissance économique et du chômage (preuve s’il en est que le laxisme budgétaire n’est pas source d’expansion). Faut-il étendre ce jugement à l’ensemble du monde européen et occidental ? Les situations sont variées selon les pays et les « moments ». Les Britanniques ont su générer de la croissance et réduire de manière drastique le chômage, quand bien même la politique menée a aussi ses inconvénients, dont on se délecte en France afin de déconsidérer une autre politique que celle du maintien d’un illusoire statu quo. Au vrai, comment en serait-il autrement ? La perfection n’est pas de ce monde et toute réalité terrestre est marquée au sceau de l’ambiguïté. Il en va de même pour l’Allemagne. Les dirigeants successifs ont su fonder la RFA et la doter d’institutions solides (démocratie libérale et fédéralisme), mettre en place une « économie sociale de marché » dynamique, réunifier le pays et encaisser le choc causé par l’absorption de l’ex-RDA (présentée comme dynamique quelques semaines encore avant la réunification), puis conduire les réformes nécessaires au redressement économique. Faudrait-il donc considérer tout cela avec mépris ou se complaire dans le concert des lamentations ? L’hypercriticisme est une impasse intellectuelle et débouche sur une impuissance pratique.

Enfin, la démocratie est un régime qui tend vers l’identité entre gouvernants et gouvernés, et les citoyens-électeurs ne peuvent être tenus pour de pauvres innocents, des « petits » victimes des « gros ». Dans le cas français, des réformes courageuses ont pu être tentées comme sous le gouvernement RPR-UDF de cohabitation, entre 1986 et 1988. Il s’est heurté à des grèves massivement soutenues par l’opinion publique et à la rouerie de François Mitterrand, un Florentin trop souvent présenté comme un Machiavélien. Ce dernier a été largement réélu au terme de son premier septennat et Raymond Barre, l’un des rares hommes politiques à avoir tenu un langage de vérité à l’époque, avait été écarté dès le premier tour. Mitterrand aurait-il donc été élu contre la volonté du corps électoral ? En 1995, les électeurs ont préféré la démagogie de Jacques Chirac à l’apparence de sérieux de Balladur, présenté comme un « mou » (le « Tout sauf Balladur » avait bouleversé la hiérarchie des sondages, et les mitterrandistes de rallier Chirac). Malgré tout, Alain Juppé, Premier ministre de Chirac, a entamé une courageuse politique de réformes, mais il s’est heurté lui aussi à d’importantes grèves soutenues par l’opinion publique. Dissolution en 1997 et nouvelle cohabitation. En fait, nous sommes aujourd’hui les héritiers d’une longue période d’immobilisme dominée par les personnalités de Mitterrand et Chirac. Et pourtant, ces deux personnalités sont considérées comme de grands hommes par une majorité de Français. Non, les électeurs ne sont pas innocents !

3-    Au regard de ces difficultés, quels sont les scénarios envisageables pour l'avenir du "monde occidental" ? 

Il faudrait d’abord s’entendre sur les mots. Si, de fait, ce ne sont que des « difficultés » requérant de nouveaux « scénarios », la situation ne serait pas si grave et, ma foi, il y aurait peut-être mieux à faire que de s’occuper de politique. Quant aux guillemets qui trop souvent enserrent l’expression de « monde occidental », ils sont significatifs. Le concept, indispensable pour comprendre l’histoire de longue durée, est jugé trop polémogène pour l’époque, voire « clivant » et « discriminatoire ». De fait, il implique un « eux » et un « nous », une dialectique Même-Autre susceptible de se transformer en une polarité ami-ennemi (centrale pour comprendre ce qui fait la spécificité du « politique », par rapport à l’économique, à l’esthétique ou encore à la morale, parmi d’autres « essences »). Pourtant, les puissances nonoccidentales qui émergent et s’affirment sur la scène mondiale comme des « Etats perturbateurs » ne s’y trompent pas et nous désignent comme des Occidentaux, et ce ne sont pas nos guillemets ou nos dénégations qui les abuseront. Ces considérations nous ramènent à Julien Freund, le grand théoricien de l’« essence du politique » (le titre de sa thèse soutenue en 1965 et publiée chez Sirey) : « Ce n’est pas moi qui désigne l’ennemi, c’est l’ennemi qui me désigne comme tel » (citation de mémoire). Cette incapacité à nommer le réel et à dire les choses telles qu’elles sont est certainement notre première « difficulté ». En fait, cela commence à être compris et la « langue de coton » se donne comme telle à nombre de nos contemporains.

En vérité, quelle est la situation ? Une convergence de lignes dramaturgiques qui menacent non seulement l’Occident, mais encore un ordre international vacillant et l’humanité dans son ensemble. Autour de la Russie et de la Chine s’opère un regroupement de puissances révisionnistes dont les expressions les plus bruyantes sont la Corée du Nord et le régime chiite-islamique iranien. La Corée du Nord est en partie instrumentalisée pour chasser les Etats-Unis du Pacifique occidental, ce qui permettrait à Pékin de s’arroger la possession de la « Méditerranée asiatique », i.e. la mer de Chine méridionale, un espace plus vaste encore que la mer Méditerranée et par lequel le tiers du commerce international transite. Et ce sans respect aucun pour le droit de la mer et ce qu’on appelle les « biens communs ». Au Moyen-Orient, l’Iran est le principal allié de la Russie et étend sa domination depuis la Caspienne et le golfe Arabo-Persique jusqu’à la Méditerranée orientale, en étroite coordination avec le Hezbollah et au moyen de diverses milices panchiites. Israël est sous la menace d’un nouveau « front oriental » (le Golan), en plus du Liban-Sud, et il faut craindre l’obtention par Téhéran d’une base navale sur le littoral syrien, avec une menace sur les installations qui servent à explorer et exploiter les ressources gazières du bassin levantin, en Méditerranée orientale. Le programme nucléaire est en attente (en « stand-by »), l’accord de juillet 2015 ayant permis à Téhéran de conserver l’essentiel de son infrastructure, et le régime met au point des missiles balistiques qui menacent l’ensemble de la région, voire le Sud-Est européen. Cela se fait en alliance avec la Russie dont les dirigeants s’inscrivent dans une logique de revanche. En retour, ce front russo-chiite ne peut qu’aviver le djihadisme sunnite qui a ses racines propres.

A ces défis géopolitiques visant à mettre fin à une longue hégémonie occidentale (cinq siècles d’histoire) s’ajoute la « précipitation » (au sens chimique du terme) des enjeux démographiques et écologiques qui menacent l’ensemble de l’humanité (migrations et chocs en retour, dévastation des écosystèmes provoquant d’autres mouvements de population, doublement de la population africaine dans les deux décennies, etc.). Bref, une convergence de lignes dramaturgiques. On comprend que ce « complexe » de défis et de tragédies puisse dépasser nos dirigeants et il n’est pas sûr que les sycophantes soient pleinement conscients de la gravité des enjeux. La vie politique et médiatique occidentale donne parfois l’impression que nos contemporains sont sous l’emprise d’un syndrome du type « société du spectacle » (voir les analyses des « situationnistes » en 1968 et dans les années qui suivirent) : on crie avant d’avoir mal, on s’indigne, on prend la pose, mais sans croire en profondeur à la gravité de la situation. Du point de vue européen, à la croisée de deux vastes zones conflictuelles (la zone Baltique-mer Noire et celle qui court de l’Afrique du Nord au Moyen-Orient et à la Corne de l’Afrique), la situation est particulièrement grave. Que faire ? Maintenir les solidarités géopolitiques euro-atlantiques, réarmer, sortir du social-fiscalisme dans le cas français et redynamiser nos systèmes. Plus facile à dire qu’à faire. Simultanément, il faut préserver un minimum de coopération internationale afin de relever les défis globaux, ceux qui concernent l’humanité dans son ensemble. In fine, c’est une certaine idée de l’Homme et de son rapport au cosmos qu’il s’agit de maintenir. Cela nous mène bien au-delà des récriminations habituelles contre la « France d’enhaut », les « gros » et les « puissants qui nous gouvernent ».

Jean-Sylvestre Mongrenier

Chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Paris VIII)

Chercheur associé à l’Institut Thomas More