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20180805 - Les USA et l'Afghanistan

Interview Jean-Sylvestre Mongrenier

Atlantico/Aude Solente

3 août 2018

 

20180805 - Les USA et l'Afghanistan

  1. 1)Une ligne de dialogue directe a été ouverte entre les Etats-Unis et les Talibans. Dans l'optique d'un accord, et d'un retour au pouvoir -dans un gouvernement de coalition- des talibans, l'armée américaine pourraient-elles enfin quitter le territoire afghan ? Qu'elles sont concrètement les chances d'une résolution au conflit actuel qui oppose Américains et pouvoir central d'Ashraf Ghani aux talibans (et donc de voir les Américains sortir du bourbier afghan ?) ? 

De prime abord, il importe de rompre avec cet emploi abusif du terme de « dialogue » pour désigner des discussions ou négociations d’ordre diplomatique, sur fond de guerre et de terrorisme. Un dialogue est une forme de dialectique entre sages et philosophes qui, en quête de vérité,confrontent leurs opinions, avec pour présupposé l’idée selon laquelle l’alter ego pourrait avoir raison. Pour prendre une image, cela revient à frotter des silex l’un contre l’autre afin de produire des étincelles de vérité (voir le « dialogue socratique »). Le terme renvoie à la vie de l’esprit et il est inadéquat pour parler de questions temporelles qui relèvent, elles, de l’ordre de la chair. Il semblerait inapproprié de parler de « dialogue  à propos d’une rencontre entre les PDG de deux sociétés discutant d’une possible fusion de leurs groupes, ou du partage des marchés. Pourquoi donc employer ce terme dans le domaine de la politique des Etats, de la diplomatie ou de la stratégie générale? Soyons pascaliens et distinguons l’ordre de la chair de l’ordre de l’esprit. Le terme de « tractations », utilisé dans la dernière question, est très bien..

Autre question de vocabulaire : faut-il parler de « bourbier » ? Par la force des choses, à la suite des attentats terroristes du 11 septembre 2001, l’Afghanistan est devenu l’un des fronts de la lutte contre le terrorisme et l’islamisme, parce que les Talibans, au pouvoir depuis 1996, avaient accueilli Oussama Ben Laden et Al-Qaïda, et, ensuite, refusé de l’expulser. A la différence de l’Irak (2003), source de dissensus à l’intérieur du camp occidental et de la « communauté internationale », l’intervention en Afghanistan (octobre 2001) a été l’objet d’un fort consensus international : ce n’était pas une guerre choisie mais une « guerre de nécessité ». Dans le relatif optimisme historique qui régnait encore au début des années 2000, l’objectif politique global – i.e. une forme de « nation building » qui permettrait à l’Afghanistan de vivre en paix, sous un gouvernement décent, et d’engager un processus de développement -, était trop ambitieux. Nous n’en sommes plus là depuis longtemps déjà.

Sous l’Administration Obama, cette guerre contre-insurrectionnelle (« gagner les cœurs et les esprits ») s’est transformée en opération de contre-terrorisme : soutenir le pouvoir central et d’empêcher la reconstitution en Afghanistan d’un centre nerveux du terrorisme mondial. Les opérations sont doublées par une « guerre au scalpel », au moyen de drones, de forces spéciales et d’élimination ciblée des chefs djihadistes. Cela requiert une présence continue, militaire et autre, le défi consistant à tenir des positions, sans se laisser absorber par la tactique et consumer des ressources trop importantes. Il faut se garder d’une vision technique de la guerre (à l’instar de l’installation électrique qui doit être réparée en temps et en heure voulus), ou d’une approche de type coûts/profits. Dans ce type de guerre, les termes de victoire ou de défaite sont difficiles à définir. Si les Talibans ne peuvent être annihilés, ils sont trop faibles pour reprendre le contrôle de Kaboul et de la totalité du territoire. Du moins tant que le gouvernement afghan est soutenu par les Occidentaux. L'amorce de discussions directes entre Américains et Talibans, sur laquelle nous reviendrons dans la question suivante, s’inscrit dans ce contexte.

  1. 2)Il y a quelques mois les talibans s'étaient prononcé en faveur de l'ouverture d'un dialogue avec Washington. Les autorités américaines les avaient renvoyés vers le pouvoir central afghan. Qu'est-ce qui a changé aujourd'hui dans la rhétorique américaine ? Quelle est la position du gouvernement de D'Ashraf Ghani et d'Abdullah Abdullah sur la question ?

Quant aux discussions directes, n’allons pas trop vite en besogne. D’une part, l’Administration Obama avait précédemment tenté d’ouvrir un processus de ce type. Sans succès. D’autre part, nous ne sommes qu’au début du processus. De fait, une délégation diplomatique américaine conduite par Sarah Wells, sous-secrétaire d’Etat adjoint en charge de l’Asie centrale et de l’Asie du Sud, a rencontré des émissaires talibans à Doha (Qatar). Selon les informations qui ont filtré, les Talibans, du moins leurs émissaires, auraient accepté la possibilité d’une présence militaire américaine e Afghanistan dans le cas où : 1) ils seraient intégrés dans le jeu politique normal. 2) La nouvelle assemblée qui résulterait de ce processus accepterait cette aide militaire américaine. On comprend que tout cela est très hypothétique et relève de discussions exploratoires. Peut-être y verrons-nous plus clair après les prochains pourparlers, prévus avant la date 24 août. Il n’est pas question d’un retrait américain précipité.

En l’état des choses, il y a bien de nouvelles virtualités : les émissaires talibans n’exigent pas le départ des Américains et de leurs alliés avant toute ouverture des négociations ; les Américains accepteraient de négocier directement avec les Talibans, par-dessus la tête du gouvernement afghan, et de discuter de la présence militaire. En fait, il n’y a pas de « rhétorique américaine » dans cette affaire, le Département d’Etat n’étant guère loquace. Précédemment, Washington refusait l’idée de pourparlers directs avec les Talibans parce qu’une telle éventualité minerait la position et la légitimité du gouvernement afghan. Sur ce point, il faut dire que si la vie politique afghane n’est évidemment pas satisfaisante au regard des critères démocratiques et libéraux, les efforts conduits depuis 2001 ne sont pas négligeables. Avec l’accord de la Loya Jirga, la « grande assemblée » intertribale, une constitution a été adoptée en 2003. L’année suivante, Hamid Karzaï - un notable pachtoune réputé modéré et surtout opposé aux Talibans qui recrutent principalement dans les zones pachtounes – était élu président. En 2005, de premières élections législatives ont été organisées. Depuis, le processus électoral est à peu près respecté. Toutefois, les rivalités ethniques et confessionnelles (Pachtounes/Tadjiks et Sunnites/Chiites, si l’on schématise) ainsi que le jeu des tribus et des chefs de guerre, sur fond de narcotrafics et de corruption généralisée, limitent drastiquement l’autorité et le pouvoir effectif de l’Etat central.

A Washington, certains semblent donc penser qu’il faut reprendre la main sur ces négociations, et ne plus attendre un accord inter-afghan, au risque de fragiliser l’Etat central. Le (très relatif) succès d’un cessez-le-feu à la mi-juin - assumé par le président afghan, Ashraf Ghani -, a permis l’ouverture de pourparlers à Doha. La présidence ainsi que le chef du gouvernement, Abdullah Abdullah, sont donc impliqués dans l’affaire, mais ils ne se laisseront pas purement et simplement évincer de la suite du processus. Le changement d’attitude de part et d’autre pourrait s’expliquer par la montée en puissance de l’« Etat islamique » (Daech), auteur de nombreux attentats sanglants ces derniers mois. Les Talibans, qui n’ont pas les moyens de reprendre le pouvoir à Kaboul, craindraient de voir une partie de leurs forces rallier l’« Etat islamique », la surenchère et l’extrémisme les privant de leur substance vive (une prime au plus sanglant). Quant aux stratèges américains, ils cherchent à dissocier les fléaux, en introduisant un coin entre les insurgés qui combattent dans une optique locale d’une part (les Talibans), les djihadistes engagés dans une entreprise planétaire d’autre part (Al-Qaida et l’« Etat islamique »). In fine, selon les catégories de Carl Schmitt, l’enjeu est de séparer le « partisan tellurique », qui inscrit son combat dans le cadre limité d’un territoire, du partisan global mû par une hostilité illimitée (cf. Théorie du partisan, 1962).

  1. 3)Les autorités pakistanaises n'ont pas, jusqu'à présent, été incluses dans ces discussions. Après les récentes élections pakistanaises, peut-on s'attendre à ce qu'ils changent de stratégie et se rallient à la ligne américaine ? 

La perspective électorale d’un nouveau premier ministre, Imram Khan, a pu faciliter les pourparlers du mois de juillet, mais cela ne signifie pas un changement de direction de la politique pakistanaise. On sait que l’Afghanistan constitue un enjeu dans le conflit larvé qui oppose le Pakistan à l’Inde sur le Cachemire (un conflit aggravé par le fait qu’il s’agit de deux puissances nucléaires qui se sont affrontées à plusieurs reprises, même après les campagnes de tir de 1998). Bien que le Pakistan se soit engagé aux côtés des Etats-Unis dans la « guerre contre le terrorisme » lancée après le 11 septembre 2001,une partie de l’appareil de pouvoir (militaires et services secrets) et leurs relais islamistes s’ingénient à faire de l’Afghanistan leur « grand arrière » pour s’assurer une certaine profondeur stratégique face à l’Inde et neutraliser les revendications historiques de Kaboul sur le les zones pachtounes pakistanaises. En retour, New-Delhi a renforcé ses relations avec le pouvoir central afghan, sur les plans diplomatique et économique (réalisation d’investissements divers). Sous un certain angle, le conflit afghan est aussi une guerre par procuration.

Très usitée au temps de l’Administration Obama, l’expression « AfPak » rendait compte de l’étroite imbrication des questions géopolitiques. La question est plus complexe encore lorsque l’on prend en compte l’alliance sino-pakistanaise et les difficiles relations sino-indiennes. L’idée de Barack Obama était de mieux prendre en compte les intérêts de sécurité et la vision des dirigeants pakistanais, afin de les convaincre de rallier les dirigeants talibans à un processus de paix, et de lâcher les groupes liés à Al-Qaida (voir le réseau Haqqani). En contrepartie, la diplomatie américaine inciterait l’Inde à adopter une position plus flexible sur le Cachemire. La manœuvre diplomatique a abîmé les relations indo-américaines, dont le resserrement est essentiel pour contenir la montée en puissance de la Chine populaire, sans obtenir d’Islamabad le lâchage des groupes djihadistes affidés à ses services et un « engagement » positif dans le règlement du conflit afghan. En mai 2011, l’élimination physique de Ben Laden sur le sol pakistanais et la révélation de son lieu de résidence, à proximité d’une académie militaire de surcroît, ont donné la mesure de la duplicité du pouvoir pakistanais, ou plutôt du degré d’autonomie politique et stratégique de l’« Etat » profond de ce pays. Il est à craindre que ces forces, faute de pouvoir contrôler l’Afghanistan, privilégient toujours sa déstabilisation.

  1. 4)Enfin, ces tractations, si elles réussissent, pourraient réellement amener la paix à un pays en guerre depuis 1979 ?

Le sort de ces tractations est d’abord lié au niveau de sérieux avec lequel les principaux acteurs l’abordent. Du côté des Talibans, l’engagement dans ce processus pourrait entraîner une dislocation de ce regroupement de forces constamment travaillés par des forces centrifuges, certains chefs djihadiste se mettant à leur compte et se transformant en « seigneurs de la guerre », d’autre ralliant l’« Etat islamique » ou Al-Qaida. D’autant que les cloisons entre ces groupes ne sont pas étanches : la cartographie des insurgés et les étiquettes que l’on appose sur les uns et les autres sont incertaines (la carte n’est pas le territoire). Au niveau de la présidence et du gouvernement, qui ne sont pas parties prenantes des tractations mais ne pourront être longtemps contournés, la proximité des échéances électorales (élections législatives en octobre 2018, élection présidentielle en avril de l’année suivante) doit être prise en compte. L’éventuel soutien à ces pourparlers pourrait s’intégrer dans des manœuvres tactiques à visée électorale. Du côté américain, Donald Trump donne le sentiment de privilégier avant tout les questions intérieures et son électorat. Si tel était le cas, la recherche précipitée d’un semblant de succès sur le front afghan serait être la source de graves erreurs.

Sur le plan international, il convient de tenir compte du jeu des pays voisins et des puissances, notablement accru ces dernières années. Le cas du Pakistan et, corrélativement, celui de l’Inde ont été abordés plus haut. La Russie, dont les forces armées sont présentes au Tadjikistan (la « porte nord » de l’Afghanistan), est également active sur le terrain diplomatique (voire plus). Des émissaires russes ont pris langue avec les Talibans. A la fin du mois d’août, Moscou accueillera des chefs talibans et Vladimir Poutine se pose en « honest broker ». Enfin, n’omettons pas la RPC (la République populaire de Chine) qui, en juin dernier, a organisé une conférence trilatérale (RPC-Pakistan-Afghanistan), ou encore les jeux pervers du régime irano-chiite. Ces différents acteurs du jeu diplomatique sont autant de « spoilers » potentiels. Si l’expression de « Grand Jeu » est très galvaudée, elle s’applique bien à ce « milieu des empires » qu’est l’Afghanistan.

Sans céder au romantisme de la longue durée et à l’image complaisante d’un « royaume de l’insolence », la seule considération des dernières décennies montre les imbrications internationales. Ainsi la question évoque-t-elle l’année 1979 qui, de fait, marque une rupture (révolution islamique iranienne, attaque djihadiste sur La Mecque et invasion soviétique de l’Afghanistan) : la déstabilisation commence dès 1973, lorsqu’un coup d’Etat renverse la monarchie. Cinq ans plus tard, le 26 avril 1978, les Soviétiques pilotent un coup d’Etat au profit du chef du Parti démocratique du peuple afghan (PDPA) pro-soviétique, Mohammad Taraki. Celui-ci transforme son pays en une «république populaire» satellite de l'URSS. Il exproprie et étatise ce qui peut l'être et tente par la loi de réformer les moeurs, en n'hésitant pas à bousculer les religieux et les paysans. Déjà commence la guerre d’Afghanistan qui depuis n’en finit plus. Le pays se déchire, affronte l’URSS, devient simultanément un théâtre de la Guerre Froide et le champ d’affrontement entre islamisme et sécularisme

En guise de conclusion, conservons à l’esprit l’importance des clivages ethniques et tribaux qui caractérisent l’Afghanistan, une zone de fracture aux plans géographique et humain, transformée en royaume par les Russes et les Anglais, en 1885, faisant office d’Etat-tampon entre les deux impérialismes rivaux de Haute-Asie. Ils auront tracé l’essentiel des frontières du nouvel Etat. L’hypothétique retour des Talibans dans le jeu politique renforcerait le poids de l’ethnie pachtoune, au détriment des partisans de l’Alliance du Nord, majoritairement d’ethnie tadjike. Le fragile équilibre existant pourrait être mis à bas.

« Quand bien même ? », objecteront les Thénardier de la gépolitique. Insistons donc sur le fait que le territoire afghan est à la croisée de plusieurs aires géopolitiques (voir plus haut) et grands problèmes stratégiques (terrorisme, contre-prolifération, évacuation des ressources énergétiques de la Caspienne). Ce n’est pas un lointain théâtre exotique dont on il serait possible de désintéresser sans craindre de contrecoups futurs (l’option a été tentée après la Guerre Froide et l’arrivée au pouvoir des Talibans, par pragmatisme …). L’« afghanisation de la guerre s’impose, mais les Américains et leurs alliés devront conserver une présence minimale, surveiller les évolutions et frapper si nécessaire. Nous n’en avons pas fini avec l’Afghanistan.