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20170601-L'autonomie stratégique de la France - rapport du groupe de Valenciennes.

L’AUTONOMIE STRATEGIQUE DE LA FRANCE.

Rapport du groupe d’études de Valenciennes.

Synthèse réalisée par Georges GERONDE (capitaine de vaisseau en retraite).

INTRODUCTION

Qu’est-ce-que l’autonomie stratégique ? Le sujet proposé cette année, est un thème aux facettes multiples. Le contexte géopolitique international actuel, permet-il à la France d’être stratégiquement autonome ? La coopération internationale, est-elle un facteur réducteur de cette autonomie ? Ce ne sont que quelques-unes des nombreuses questions qui se posent à la lecture de ce thème et qui déterminent, chacune, un angle d’approche différent.

Notre autonomie stratégique a parfois été malmenée : par exemple, bien que l'opération franco-britannique des 5 et 6 novembre 1956, en réplique à la nationalisation du canal de Suez par Nasser, fut un succès, nous avions été contraints de nous retirer après avoir  connu le premier chantage nucléaire de notre histoire. La prise de conscience de la dépendance de la France nous avait, alors, conduit à nous doter de l’arme atomique et à nous retirer du commandement de l’Alliance Atlantique (que nous avons depuis, réintégré) pour retrouver notre autonomie dans le jeu international.

C’est ainsi que, le 3 novembre 1959, le général de Gaulle affirmait : En ce qui concerne la Défense dans son ensemble, […] il faut que cette défense de la France soit française. […] Un pays comme la France, s'il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort. S'il en était autrement, notre pays serait en contradiction avec tout ce qu'il est depuis ses origines. Il serait en contradiction avec sa structure, avec l'estime qu'il a de lui-même, avec son âme. ([1])

Depuis les années 90, après la disparition du monde bipolaire, les données géostratégiques mondiales évolution en permanence. Depuis plus de 25 ans, le monde est en constante reconfiguration. Cette évolution internationale, s’accompagne d’un changement des mentalités des populations occidentales, de crises économiques répétitives et donc de fortes contraintes budgétaires.

Si la France, puissance moyenne, fait toujours partie de cette poignée de pays dans le monde qui disposent de capacités de renseignement, de planification, de dissuasion et d’action autonomes ([2]), peut-elle, aujourd’hui encore, préserver une autonomie stratégique ?

Le Livre Blanc précise sans ambigüité que l’autonomie stratégique de la France repose sur la maîtrise nationale de capacités essentielles à sa défense et à sa sécurité. Quelles sont ces capacités ?

Nous verrons, après avoir tenté de définir ce qu’est l’autonomie stratégique qui s’appuie notamment sur une base industrielle forte, qu’il convient avant tout de disposer de l’outil militaire adapté. Mais, pour une puissance moyenne, il est rare de pouvoir agir seul et dans cette perspective, nous nous interrogerons, avant de conclure, sur le rôle multiplicateur ou réducteur de la coopération internationale.

I – TENTATIVE DE DEFINITION DE L’AUTONOMIE STRATEGIQUE

Les éléments de réflexion à ce propos sont connus de tous ceux qui s’intéressent au sujet. Qu’est-ce donc que l’autonomie stratégique ? Pour répondre à cette question, nous distinguerons autonomie et stratégie.

Il est aisé de répondre d’emblée à la définition de la stratégie dont nous pouvons dire globalement et pratiquement qu’elle consiste à :

-       Déterminer les objectifs fondamentaux à long terme à atteindre,

-       Préciser les actions à mener pour atteindre les objectifs fixés,

-       Et allouer les ressources nécessaires à la réalisation des dits objectifs.

On distingue généralement :

-       la stratégie directe qui concerne exclusivement la force militaire. Elle peut être dissuasive dans une logique exclusive de défense, ou active dans une logique de défense ou d’agression quand les forces armées conventionnelles sont engagées.

-       La stratégie indirecte, quant à elle, met en œuvre des moyens non militaires : diplomatie, économie, culture, etc. Ces moyens peuvent quelquefois s’exercer sous la forme d’une pression politique.

-       Enfin, la stratégie globale prend en compte les deux composantes précédentes. C’est ainsi que l’influence politique et diplomatique, la puissance économique et le dynamisme scientifique, le rayonnement culturel, s’ajoutent à la seule puissance militaire dans la gestion des crises et des conflits.

Remarquons que les grands Etats développent une stratégie globale dans les conflits qui les opposent entre eux, alors que la stratégie directe est mise en œuvre dans les conflits vis-à-vis de plus petites nations ou encore par les petites nations entre elles.

Ceci posé, pour dessiner le périmètre de l’autonomie, partons de  l’étymologie de ce terme qui vient du Grec autos (soi-même) et nomos (loi) dont la traduction littérale est : qui se régit par ses propres lois. En réalité, en disant autonomie, nous pensons indépendance. Nous pouvons ainsi affirmer l’autonomie stratégique se traduit par la volonté de :

-       Déterminer librement ses propres règles, au sens large du terme,

-       De définir ses objectifs et les modalités d’action avec la même liberté.

L’autonomie stratégique peut alors se définir par la capacité à choisir et atteindre les objectifs librement fixés tout en conservant une certaine liberté d’’action. Plus concrètement, nous pouvons affirmer qu’elle consiste à :

-          Etre en mesure d’apprécier une situation : sans liberté d’appréciation, nous nous retrouverions en situation de dépendance contraire à l’autonomie. Cette absence de liberté peut également se traduire par l’absence d’alternative : dans ce cas, un seul choix possible ne permet pas d’affirmer une autonomie même si cela peut souvent être rassurant voire confortable.

-          Décider entre plusieurs modes d’action dont les attendus et les coûts ont été analysés. Sans capacité de décision, c’est, pour le moins, l’inaction qui prédomine et provoque une position de faiblesse.

-       Agir sans que des contraintes imposées par d’autres acteurs ne soient susceptibles d’influencer les choix ou brider les initiatives.

Dès lors, on perçoit bien l’articulation entre autonomie et stratégie. L’autonomie stratégique peut alors se définir par l’autonomie dans l’action, exprimant, elle, la capacité à choisir et à atteindre les objectifs librement fixés. C’est la capacité pour un Pays à se gouverner seul, en se dotant de tous les moyens nécessaires pour y parvenir.

Pour développer une autonomie stratégique efficace, il faut d’abord bien poser le problème : quels sont les buts à atteindre ? Quelles sont les difficultés possibles et quels moyens déployer pour y parvenir ?

A ce stade, nous sentons bien que l’autonomie n’est jamais définitivement acquise, qu’elle est constamment remise en question, qu’elle n’est jamais complète et qu’elle ne peut pas s’exercer dans tous les domaines. C’est dire que des dépendances subsistent toujours. Cela signifie qu’il est nécessaire de maintenir une adéquation entre les objectifs et les modes d’action pour mieux développer une autonomie stratégique, mais qu’il convient toutefois ménager des marges de manœuvre favorables au maintien d’une telle adéquation.

II – UNE BASE INDUSTRIELLE FORTE

Toute autonomie stratégique ne peut se concevoir sans le support d’une base industrielle forte qui se définit comme la somme des capacités à produire des biens et services pour assurer le développement économique. Cette somme est mesurée et comparée grâce à l’évaluation du Produit Intérieur Brut (PIB) de chaque pays. La base industrielle est une condition nécessaire de l’autonomie stratégique. Nous percevons bien qu’il n’y a pas d’autonomie stratégique sans moyens techniques développés, sans moyens financiers conséquents, sans moyens humains et, n’oublions pas, sans une politique de recherche et de développement dynamique.

Les bornes de la base industrielle sont donc fixées par le manque de moyens adaptés : volonté politique molle, budget insuffisant, retards dans le développement des programmes, etc.

Il existe une rivalité dans le domaine civil que l’on l’appelle guerre économique analogique à une guerre traditionnelle. En la matière, nous insistons sur un point que nous ne développerons pas mais qui doit cependant retenir l’attention, celui de l’indispensable sécurisation des données face au piratage informatique.

Pour illustrer notre propos, citons l’article de Vincent Lamigeon ([3]) qui explique que le gouffre financier que représente ce programme depuis 2007, est dû aux retards de développement et de livraisons imputables à des défaillances industrielles et à des problèmes techniques qui d’ailleurs avaient motivé l’achat de quatre C130J aux Etats-Unis, en février 2016. Le député de la Haute-Marne, François Cornut-Gentille, a présenté un rapport accablant devant la commission de Défense de l’Assemblée nationale en soulignant que le recours français aux gros porteurs Antonov AN-124 a mis la France en situation de dépendance vis-à-vis de la Russie.

Une base industrielle faible ou incomplète peut entamer notre autonomie stratégique en alimentant, par un effet de vases communicants, notre dépendance surtout si l’insuffisance des moyens de production industriels ne permet pas de disposer d’un outil militaire fort dont les besoins ne pourraient être satisfaits, singulièrement par une complémentarité des domaines civil et militaire, complémentarité qui doit être aussi une volonté politique forte. C’est parce que Dassault a pu développer son industrie au service du civil, qu’il a pu se doter d’un département recherche et développement efficace ou encore parce que des moyens ont été fournis à la recherche et au développement des armes nucléaires, qu’une filière civile autour du laser s’est développée. C’est quand la France s’est engagée en 1996, à ne plus effectuer d’essais nucléaires en conditions réelles, que le projet du Laser Mégajoule a pu voir le jour.

On voit bien ici qu’une base industrielle solide détermine une autonomie stratégique performante. Ceci doit provenir d’une volonté affichée, qui dépend des objectifs et des moyens mis en place pour l’atteindre.

Un des meilleurs moyens d’évaluer l’effort financier d’un pays pour sa défense est de calculer le pourcentage de son (PIB) qu’il consacre à la défense. Les treize Lois de Programmation Militaire (LPM) donnent une vue sur le long terme de cet effort financier de la France pour sa défense (cf. Annexe A).

Sur l’ensemble des 13 LPM, seule l’exécution des trois premières LPM a été menée à bien, profitant de la forte volonté politique deux premiers présidents de la Ve République de respecter les lois votées, de la période de forte croissance économique correspondant aux trente glorieuses. Mais, dans les années 70, la quatrième LPM (1977-1982) est affecté par le choc de deux crises pétrolières (1973 et 1979). Depuis, aucune LPM n’a pas été exécutée dans sa totalité par manque de volonté politique face aux difficultés financières nécessitant la recherche d’économies budgétaires et ce, d’autant qu’il y a eu souvent sous estimation du taux d’inflation, de la hausse des prix industriels, de l’augmentation du coût des personnels et des opérations extérieures (prévisions toujours inférieure à la réalité), des commandes de matériels à remplacer.

Toutefois, la pression de la situation économique dégradée du pays qui contraint le budget national, la remise en cause de la stratégie inscrite dans la LPM par un nouveau président ou une nouvelle majorité parlementaire, l’instabilité politique et institutionnelle (cohabitation ou risque d’alternance) entravent l’exécution des LPM.

Nous sommes conscients, bien sûr, que d’autres facteurs affectent la non-exécution des LPM :

-       La sous évaluation quasi permanente du taux d’inflation à l’origine de la perte jusqu’à 30%, du pouvoir d’achat des armées.

-       La hausse des prix industriels réduisant le nombre des armements commandés (chars Leclerc, Mirage 2000 puis Rafale) ;

-       La hausse imprévue des coûts du personnel dont les crédits supplémentaires sont prélevés en urgence sur ceux de l’équipement ;

-       La hausse du coût des opérations extérieures (OPEX) de plus en nombreuses depuis la professionnalisation : le coût des OPEX est passé de 629 M€ courants en 2003 à 870 en 2009 pour atteindre 1.246 M€ en 2011 et 1.127 en 2014.

-       A cela s’ajoutent des commandes imprévues de matériel qu’il faut financer d’urgence. C’est le cas de l’achat du quatrième Awacs et des C130 (cf. supra)pour renforcer d’urgence le transport aérien.

Ces causes multiples se conjuguent pour ne pas respecter la LPM et détruire sa cohérence. Le budget de la défense est ainsi une variable d’ajustement de la loi de finances. Depuis 2003, nos capacités de projection sont passées de 50000 hommes à 15000, celles de l’intervention rapide de 5000 hommes à 2300. Le volume des matériels opérationnels existants et leur disponibilité également diminué. La réduction de ces formats a logiquement contraint le Politique à revoir à la baisse le contrat opérationnel des armées.

Cette attrition du format des armées françaises fait dire nous approchons d’une armée bonzaï, ou échantillonnaire, comme le suggère le général Vincent Desportes ([4]) : Les Français doivent savoir qu’ils assistent au déclassement de leurs armées, et que ces lois de programmation sont en réalité des lois de déprogrammation militaire… ou encore l’actuel CEMA lorsqu’il affirme : Nous sommes au bord de la rupture. Je renonce à certaines cibles par insuffisance de capacités. […]. On a déjà donné, on est à l’os ([5]).

La loi de programmation a été un outil efficace. La nouvelle LPM (2015-2019) renforce en priorité les effectifs de l’armée de terre qui seront portées de 66.000 à 77.000 hommes. Une nouvelle organisation est prévue, une nouvelle brigade d’aéro-combat sera créée. On peut raisonnablement penser que cela sera respecté, car, jusqu’ici, c’est le manque de volonté politique qui a conduit à préférer utiliser le budget de la défense comme variable d’ajustement aux économies budgétaires en favorisant ainsi d’autres politiques : Laurent Fabius n’avait-t-il pas, lors du congrès de Rennes en mars 1989, trouvé indécent que le budget de la défense soit supérieur à celui de l’Education nationale ?

Ce ne sont pas les LPM qui sont responsables de ce phénomène, mais le choix du Politique qui préfère sacrifier la défense au bénéfice d’autres secteurs. Faut-il pour autant abandonner l’outil des LPM ? Oui si le Politique est décidé à continuer à ne pas appliquer les lois votées.

Mais face à la situation internationale et aux menaces, la question de savoir quel effort financier les Français entendent consacrer à leur défense est cruciale. Au-dessous d’un certain seuil, la France risque de se retrouver sans défense.

III – UNE COHERENCE INDISPENSABLE

Un nouveau consensus est apparu au cours des débats à propos des LPM, celui de ne pas faire des questions de défense un enjeu politique intérieure. Lors du vote de la dernière LPM, l’opposition de droite a voté contre à l’Assemblée mais pour au Sénat, après de légères modifications.

D’autre part, tous les commentateurs s’accordent pour dire que la France bénéficie d’un consensus national sur la défense et particulièrement sur la dissuasion nucléaire. Toutefois, l’arme nucléaire, étroitement liée à la politique d’indépendance de la France voulue par le Général De Gaulle continue à alimenter le débat politique. Quelques voix s’élèvent pour demander son abandon : seules quelques personnalités politiques isolées, comme Michel Rocard ou Paul Quilès ont remis en cause la dissuasion nucléaire. Mais La France, puissance moyenne, autrefois présente sur la scène internationale grâce à son empire colonial, utilise sa dissuasion nucléaire pour maintenir sa lisibilité internationale.

Ne nous trompas pas ! Il reste, après ces années de diminution des capacités des forces armées, à rétablir la cohérence entre dissuasion et capacités conventionnelles. Sans forces conventionnelles cohérentes, la dissuasion nucléaire perd toute sa crédibilité. Ceci conduit immanquablement à une autonomie stratégique fortement dégradée.

 

Le Livre Blanc établit des zones d’intervention prioritaires : territoire national, Europe, Méditerranée, Afrique du Nord et sub-sahélienne. Il faut donc une force expéditionnaire solide pour exercer nos responsabilités et protéger nos intérêts dans ces zones. Nous manquons de capacités de transport stratégique, de ravitaillement en vol, de renseignement et de mobilité opérative (hélicoptères lourds et de manœuvre) en particulier, nous ne sommes plus en mesure de conduire, dans la durée, que les opérations validées par les Américains.

Le désarmement massif de l’Europe a fait émerger la France militaire, il nous appartient d’en assumer pleinement la responsabilité.

Relevons que c’est l’interaction de deux types de force qui a permis de concevoir et conduire une campagne d’excellence au Mali : forces conventionnelles et forces spéciales. Le Livre Blanc 2013 prévoyait logiquement le renforcement des effectifs et des moyens des forces spéciales. Cependant, des forces spéciales, même renforcées en volume, ne pourraient faire à bas coût ce que font les forces conventionnelles plus nombreuses et plus onéreuses. Le renforcement des effectifs des forces spéciales et de leurs moyens de commandement doit se comprendre comme une valorisation globale de notre Défense et non comme une manœuvre visant à réduire le format des forces conventionnelles. Les forces spéciales ne sont pas substituables aux forces conventionnelles, elles sont complémentaires. L’indispensable renforcement des premières ne doit pas se faire au détriment des secondes : Une action spéciale produit un effet ponctuel dans un espace limité : elle s’apparente plus à de la projection de puissance qu’à de la projection de forces (général Vincent Desportes) ([6]).

Un facteur central de l’autonomie stratégique est celui de l’entrée en premier sur un théâtre d’opération.

La France compte aujourd’hui parmi les rares puissances du monde capables de projeter des forces armées à plusieurs milliers de kilomètres. Cette capacité à entrer en premier tient une place unique dans la politique de défense de la France en lien avec l'ambition nationale d'autonomie stratégique. Il faut donc pérenniser cet atout de nature capacitaire et technologique et l’entreprise ne doit pas être négligée au regard des  autres défis sécuritaires et programmatiques auxquels la France est confrontée (terrorisme, radicalisation, renouvellement de la force de dissuasion nucléaire). L’annexe B fournit des propositions pour pérenniser cette capacité.

En poursuivant ces différents axes d’effort tout en et préservant une marge de manœuvre, la France pourrait assurer son autonomie stratégique nationale qui ne saurait être envisageable sans effort financier accru.

IV - LA COOPERATION INTERNATIONALE, MULTIPLICATEUR OU REDUCTEUR DE L’AUTONOMIE STRATEGIQUE FRANCAISE ?

L’autonomie stratégique se traduit, dans le domaine militaire, par la conduite d’une opération sans avoir à demander à d’autres des moyens supplémentaires en matière de transport, de ravitaillement en vol ou bien encore de renseignement. Il importe donc, dans un premier temps, de disposer de l’outil militaire permettant d’agir seul. Mais pour une puissance moyenne, il est rare de pouvoir agir seul. Il est indispensable, dans un second temps, de disposer de la capacité d’entraînement diplomatique permettant justement de ne pas rester seul. Être autonome ne veut pas dire agir seul, l’action en coalition est devenu la norme et le principe d’autonomie stratégique ne s’oppose pas à l’action en coalition.

C’est ici qu’intervient le Diplomate pour mission développer une capacité d’entraînement, selon l’expression d’Hubert Védrine. Dans quelle mesure peut-on considérer que la coopération internationale soit un élément d’affaiblissement de l’autonomie stratégique française ? L’influence de la France dans la coopération internationale relève bien de son autonomie stratégique retrouvée dans les années 70, sur les bases de la stratégie nucléaire de dissuasion voulue par le général De Gaulle dans sa volonté de rétablir l’indépendance stratégique  du pays.

Bien que le Livre Blanc ne remette en aucun cas en question l’OTAN, il expose ses limites : les Etats-Unis défendent dans le cadre de l’OTAN leurs intérêts propres, et leur force de dissuasion nucléaire n’est effective que pour eux mêmes, et non pour les pays d’Europe Occidentale, d’où la nécessité de construire une défense française indépendante. C’est ainsi que le général De Gaulle avait retiré la France des structures de commandement de l’Alliance transatlantique pour affirmer son indépendance et son autonomie.

Au sein de l’OTAN, la France conserve une politique claire après avoir réintégré le commandement de l’Alliance : participer à l’alliance militaire et respecter la solidarité entre les pays, mais en gardant un libre-arbitre, une autonomie dans ses décisions et notamment celle à propos de son arsenal nucléaire, qui ne doit que servir à compléter la force de dissuasion de celui des Etats-Unis. L’OTAN semble réductrice de l’autonomie stratégique française sur le plan nucléaire, c’est un sujet qui fait débat au sein de l’organisation.

Quand est-il de La France et de la coopération internationale à l’échelle européenne face aux questions de défense et sécurité ? François Mitterrand, pour affirmer le poids de la France à l’échelle internationale, pensait qu’une union politique européenne était essentielle. Ceci reste d’actualité.

La mise en place de la Politique Etrangère de Sécurité Commune (PESC) se fait dans le contexte de l’après guerre froide. Dans les années 90, et sous l’impulsion notamment de la France, la PESC est intégrée au Traité sur l’Union Européenne. La France semble donc estimer qu’une politique commune de défense et de sécurité est bien multiplicatrice de l’autonomie stratégique en permettant d’affirmer la voix française à l’international à travers celle de l’Europe.

Les coopérations internationales, et tout particulièrement la coopération européenne, auxquelles la France prend part semblent bien être multiplicatrices d’une autonomie stratégique qu’elle veut accroître. On peut remarquer qu’en parallèle du développement de son arsenal nucléaire, c’est la France qui cherche à créer des politiques de défense et de sécurité commune avec des pays d’Europe Occidentale, multipliant  les politiques communes tout en conservant une puissance non négligeable.

Le Livre Blanc Sur la Défense et la Sécurité Nationale (LBSDN) répond à certaines menaces apparues après le passage dans le nouveau millénaire et tout particulièrement le 11 septembre 2001. Le niveau de menace et le climat d'incertitude qui caractérisent l’environnement international de la France depuis 2008 ne se sont pas estompés. L’analyse prend désormais en compte trois phénomènes :

-       les menaces de la force, c’est-à-dire l’emploi traditionnel de la force militaire, ou de sa menace, dans les relations entre États ;

-       les risques de la faiblesse, liés à l’incapacité d’un État, d’exercer ses responsabilités régaliennes sur son territoire, qui pose une menace en termes de sécurité

-       les menaces et risques amplifiés par la mondialisation, où la dépendance des sociétés modernes aux flux de toute nature génère des vulnérabilités croissantes en cas d’interruption, d’origine intentionnelle (terrorisme, cyber menace...) ou non.

Le LBDSN fixe trois priorités géostratégiques dans le cadre de la politique de défense française :

-       La protection du territoire national et des citoyens français en France comme à l’étranger, constitue la première priorité fixée à la politique de défense, dont les moyens doivent garantir la continuité des fonctions essentiellement nationales.

-       La deuxième priorité est de garantir avec nos partenaires européens et alliés la sécurité de l'Europe et de l'espace Nord Atlantique, par une participation active au sein de l'Union européenne et de l’OTAN.

-       Troisième priorité, la stabilisation des approches de l'Europe, avec nos partenaires et alliés, doit nous préserver des menaces de la faiblesse dans les approches orientales de l'Europe, la zone méditerranéenne ou l'Afrique. Au Proche-Orient et dans le golfe arabo-persique, il s’agit de mettre en œuvre les accords de défense souscrits par la France et de protéger ses intérêts de sécurité et ses intérêts stratégiques.

Pour ce qui est de la stratégie militaire, le LBDSN distingue les opérations de coercition et les opérations de gestion de crise. Il définit quatre principes directeurs pour le nouveau modèle d’armée et les capacités militaires futures :

-       autonomie stratégique,

-       cohérence du modèle d’armée avec la diversité des engagements possibles,

-       différenciation des forces  (équiper et entraîner les forces au juste niveau, en fonction des types de missions qu'elles sont appelées à remplir),

-       mutualisation de capacités polyvalentes rares et du plus haut niveau technologique.

CONCLUSION

 

Nous avons mis en évidence la réduction inexorable du format des armées françaises qui sont passées d’un modèle de défense fondé sur la conscription avec des effectifs importants à une armée professionnelle aux effectifs et aux armements de plus en plus réduits. Au-dessous d’un certain seuil, la France risque de se retrouver sans défense crédible.

Depuis plus de deux décennies, la défense de la France s’était dégradée. Il a fallu la gravité des événements de 2015 et 2016 pour ajuster le tir. Ce ne saurait être un feu de paille car tous les domaines de notre vie nationale sont devenus étroitement dépendant de notre capacité à nous défendre à l’extérieur comme à l’intérieur. Les responsables politiques doivent adopter un modèle d’armée capable de répondre aux différentes menaces auxquelles nous sommes confrontées aujourd’hui, évaluer l’effort financier nécessaire puis appliquer avec fermeté l’exécution des LPM, ce qui nécessite de prendre au sérieux la défense et d’en faire une priorité nationale.

La dissuasion nucléaire reste donc un point d'ancrage sur lequel une politique souveraine de défense et de sécurité peut s'appuyer encore pour très longtemps. Mais elle présente de plus en plus d’angles morts, notamment par rapport aux menaces asymétriques et hybrides modernes La supprimer partiellement ou complètement ne paraît pas, pour le moment, raisonnable principalement à cause du réarmement nucléaire actuellement en cours dans le monde :

-       Le rôle des armes nucléaires a été largement élargi dans la stratégie nationale russe depuis la fin de la Guerre Froide, notamment par l’incapacité de Moscou à maintenir à niveau ses forces conventionnelles ;

-       La Chine accroît aujourd’hui ses efforts qualitatifs et quantitatifs dans le domaine ;

-       Même si l’Iran a aujourd’hui renoncé à disposer de l’arme nucléaire, rien ne prouve que d’autres pays ne chercheront pas à l’acquérir à l’avenir. Disposer encore aujourd’hui de l’arme nucléaire doit in fine être perçue comme une garantie : non pas que le contexte actuel stratégique y soit particulièrement propice, mais parce que personne ne sait de quoi le futur stratégique sera fait.

-     Par ailleurs désinventer la bombe est un processus plus coûteux que l’on ne croît, quasiment irréversible et comportant des conséquences scientifiques et industrielles majeures.

En matière de dissuasion, il existe d’autres défis non- opérationnels :

-       La place du nucléaire français au sein de l’Alliance atlantique.

-       L’articulation de notre force nucléaire avec la Politique européenne de sécurité et de défense.

-       Le maintien du consensus national sur notre politique de dissuasion.

La dissuasion n'est pas que nucléaire, elle est aussi conventionnelle. L’insuffisance de nos forces conventionnelles discrédite notre dissuasion nucléaire. Ainsi la bonne réalisation de la mission nucléaire attribuée aux forces aériennes stratégiques et à la force aéronavale nucléaire est aujourd’hui obérée par le renouvellement tardif de la flotte de ravitailleurs. Disposer de ravitailleurs est une obligation pour assurer la pérennité de la dissuasion nucléaire aéroportée, mais aussi pour remplir d’autres missions d’ampleur comme le transport stratégique.

Nous avons vu que l’autonomie stratégique de la France était avant tout une volonté : L’Etat doit décider ce qu’il veut, se fixer un objectif clair.  Il doit donc se donner les moyens nécessaires pour l’atteindre. Cela passe par un constat, le plus réaliste possible, de ses structures et capacités disponibles, tant sur le plan civil que militaire. Enfin, il doit définir les priorités à mettre en œuvre pour agréger les différents éléments disponibles afin d’aboutir à son projet final.

 

 

 

ANNEXE A

 

 

 

Budgets de la défense dans les 4 dernières LPM

durée (en années)

Montant en milliard d’€

montant annuel en milliard d'€

dont ressources exceptionnelles: cessions

6

87.85

14.6

 

6

184.8

30.8

6

190

31.7

6.1

5

162.41

32.5

0.93

ANNEXE B

PROPOSITIONS POUR PERENNISER LA CAPACITE D’ENTRER EN PREMIER

1-        Protéger et développer les secteurs capacitaires à forte valeur ajoutée sur le haut du spectre : la possession et la maîtrise, par la France, de savoir-faire et de capacités rares requis pour les environnements fortement contestés sont le principal moyen de préserver une liberté d’action et une autonomie nationales la plus élevée possible. Quelques exemples :

  • Développer et diversifier les capteurs Intelligence, Surveillance, Reconnaissance (ISR) pouvant être opérés à partir des Sous-marins Nucléaires d'Attaque (SNA), y compris par le déploiement de drones.
  • Pérenniser les capacités Renseignement d'Origine Electromagnétique (ROEM) dans tous les milieux, y compris spatial et plus généralement, pérenniser la gamme de moyens ISR stratégiques.
  • Etendre les capacités de guerre électronique offensive et défensive dans tous les milieux.
  • Acquérir un nombre limité de drones ISR, voire de combat, à très faible Surface Equivalente Radar (SER) dans le cadre du Système de Combat Aérien Futur (SCAF).
  • Renforcer les capacités terrestres et navales de défense surface-air face aux missiles de croisière et aux drones (radars et moyens d’interception appropriés)
  • Garantir une capacité de décision et d’action en environnement électromagnétique contesté.
  • Exploiter le potentiel offert par les drones de surface et sous-marins

2-           Maintenir un dispositif soutenu de présence avancée. La France dispose aujourd’hui d’un dispositif de présence avancée articulé autour de près de 11 000 hommes pré-positionnés (forces de présence et forces de souveraineté), dont une large part se trouve en Afrique. Cette présence avancée, plus ou moins substantielle selon le degré de menace local, est un atout considérable pour le maintien d’une capacité autonome d’entrée en premier. 

Le pré-positionnement facilite en parallèle le recueil du renseignement, renforce la coopération avec les armées locales et aide à une montée en puissance rapide sur le théâtre d’opérations.

3-            Orienter les principaux partenariats militaires de la France vers l’entrée en premier. L’entrée en premier étant l’une des missions de combat les plus exigeantes, elle devrait constituer l’un des piliers des partenariats que la France noue avec ses principaux alliés. Chaque partenaire ayant une valeur ajoutée propre, ces partenariats doivent être approfondis et différenciés selon la nature de la coopération attendue :

  • Réaliser une opération d’entrée en premier multinationale dans des environnements contestés ou semi-permissifs.
  • Renforcer la coopération afin de faciliter la charnière entre l’entrée en premier et                 l’opération décisive.
  • Bénéficier d’un appui des alliés pour des fonctions soutien (renseignement, ravitaillement en vol, transport stratégique et tactique) dans le cadre d’une opération d’entrée en premier française.

4-           Adopter une stratégie de différenciation capacitaire Pour agir dans des environnements contestés à l’avenir, il est indispensable de concevoir, à l’échelle du modèle d’armée français dans son ensemble, une stratégie de différenciation capacitaire visant à combiner qualité et quantité.  Une telle stratégie identifiera ainsi :

  • les fonctions pour lesquelles l’accent doit être maintenu sur la qualité, quitte à accepter un nombre réduit de plateformes ou d’effecteurs (pénétration de l’espace aérien, dissuasion, groupes aéronavals et aéromobiles, recueil du ROEM, etc.),
  • et celles pour lesquelles il importe moins de progresser qualitativement que de maintenir, reconstituer ou se doter de systèmes et d’unités en grand nombre (drones armés non furtifs, missiles mer-sol et air-sol à longue portée, chars de bataille, véhicules de combat d’infanterie et artillerie, munitions de précision, systèmes de leurres, etc.).

5-           Imaginer la manœuvre interarmées en environnement contesté de demain



[1] - Adresse aux auditeurs de l'IHEDN et aux stagiaires de l'ESM - Paris, le 03 novembre 1959

[2]- Discours prononcé Jean-Yves Le Drian le 10 septembre 2016, à l’occasion des Universités d’été de la Défense, à Pau.

[3]- La vérité sur… les turbulences de l’A400M - revue CHALLENGES du jeudi 30 mars 2017.

[4]- LA DERNIERE BATAILLE DE FRANCE, Lettre aux Français qui croient encore être défendus - Général Vincent Desportes - Collection Le Débat, Gallimard - 2015

[5]- LE PREMIER CHANTIER DU CHEF DES ARMEES – François d’ORGIVAL – LE FIGARO MAGAZINE du 12 mai 2017