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Cycle d’études 2014-2015 – Les travaux des pôles - Bruxelles - Guerre et politique.

Contribution de la Commission permanente d’études du

Pôle Bruxelles

(AR15-Bruxelles)

____________________

Rapporteurs :

Alain BIRON

Pierre ORTIZ

Ont  participé à cette étude : 

Jean-François DREVET

Geoffroy de ROSMORDUC

Mai 2015

Les nations et les Etats ne se comportent avec sagesse

Que lorsqu’ils ont épuisé toute autre alternative

(Abba Eban)

Table des matières

De la mondialisation …... 1

… avec ses tendances lourdes …... 2

… ses menaces …... 4

… et ses conflits dont la guerre, 5

… le politique …... 7

… peut et doit mettre en œuvre des politiques …... 8

1.       Une Union européenne plus en accord avec ses citoyens. 8

2.       Une Union européenne qui devienne une « puissance ». 9

3.       Une Union européenne plus efficace et apte à devenir un pôle au niveau mondial 10

4.       Une Union européenne en dialogue accru avec ses voisins. 11

5.       Une Union européenne établissant des partenariats pour un multilatéralisme efficace  12

…  lui permettant de considérer que la guerre ne le met pas en échec. 14

Bibliographie. 16


De la mondialisation …


A cause de la vastitude exceptionnelle du champ ouvert, le sujet proposé à notre réflexion a déjà fait l’objet d’un grand nombre de questionnements et d’interprétations entre les différentes associations de l’IHEDN et au sein du pôle Bruxelles.

Dans l’énoncé du sujet, trois idées majeures s’imposent : celle de « guerre », celle de « désormais » et celle du « politique ». Elles ne peuvent que faire l’objet d’interrogations : Quel est le rapport que l’on peut trouver entre elles? La première, qui semble devoir retenir notre attention et qui conditionne les autres, est le mot « désormais » ; Il est manifeste que cette notion renvoie à un « moment » ou plutôt à un « période de temps » au cours de laquelle trois moments peuvent être retenus : la chute du mur le 11/09/2001, la chute de l’URSS au début des années 90, et la période des années 2000 à laquelle une série de documents des institutions européennes se réfère. Une manière de sortir de ce dilemme entre ces trois possibilités, est de se reporter aux tendances lourdes qui jalonnent l’évolution du monde. La deuxième idée à explorer est bien évidement celle de la guerre puisque c’est ce phénomène que le politique devra gérer, traiter, manipuler, voire créer au sein ou hors  d’« une » politique. Le dernier aspect, « le politique », sera analysé sur différents plans : le national, l’Européen, ainsi que par rapport à leurs relations avec d’autres institutions.

Ces trois idées devront être regardées en fonction de l’évolution du  monde. Celle-ci pourrait se décrire d’une manière non exhaustive comme suit :

  • L’Europe est confrontée à des menaces et à des défis en matière de sécurité. Le déclenchement du conflit en Ukraine a rappelé que la guerre n’a pas disparu de notre continent. Au cours de la décennie écoulée, aucune région du monde n’a été épargnée par les conflits armés. La plupart de ces conflits se sont déroulés à l’intérieur d’États plutôt qu’entre États, et la plupart des victimes étaient civiles.
  • L’environnement de l’après-guerre froide se caractérise par des frontières de plus en plus ouvertes, où les aspects internes et externes de la sécurité sont indissolublement liés. Les flux d’échanges et d’investissements, le développement de la technologie et les progrès de la démocratie ont apporté à certains la liberté et la prospérité et à d’autres un sentiment de frustration et d’injustice. Par ailleurs, ces évolutions ont élargi la marge de manœuvre dont disposent des groupes non-étatiques pour jouer un rôle dans les affaires internationales. Et elles ont accru la dépendance de l’Europe, et donc sa vulnérabilité,
  • Dans la plupart des pays en développement, la pauvreté et la maladie provoquent des souffrances indicibles et sont à l’origine de problèmes de sécurité particulièrement pressants. Près de trois milliards de personnes, soit la moitié de la population mondiale, vivent avec moins de deux euros par jour. Quarante-cinq millions de personnes meurent chaque année de faim et de malnutrition. Dans bien des cas, l’échec économique est lié à des problèmes politiques et à des conflits violents.
  • La sécurité est une condition nécessaire du développement. Non seulement les conflits détruisent les infrastructures, y compris les infrastructures sociales, mais ils encouragent également la criminalité, dissuadent les investissements et rendent impossible toute activité économique normale.
  • La concurrence pour les ressources naturelles, notamment l’eau, qui sera aggravée par le réchauffement climatique dans les prochaines décennies, sera probablement source de troubles supplémentaires et de mouvements migratoires dans différentes régions du monde. La dépendance énergétique constitue pour l’Europe une source de préoccupation particulière. La plupart des importations de produits énergétiques proviennent du Golfe, de Russie et d’Afrique du Nord.

Le sujet laisse donc penser que l’on est à un moment charnière induisant des attitudes de réactivité aux évènements qui adviennent aujourd’hui.

Comme nous venons de le souligner, le monde est en perpétuelle évolution : cela induit aussi que notre travail doit se positionner dans le court, le moyen et le long terme. Dès lors, le Pôle de Bruxelles se propose de répondre  à ce vaste sujet en l’abordant sous l’angle suivant :

 « Quelles politiques peuvent être envisagées par le politique pour anticiper, gérer et résoudre les types de conflits».

Dès lors, nous proposons d’étudier :

  • Les conséquences de la mondialisation en termes de tendances lourdes, de menaces ;
  • Les différentes formes de conflits et, en particulier, de guerres ;
  • Ce qu’est le politique, 
  • Pour voir  quelles politiques « le politique » européen devrait mettre en œuvre pour être en mesure de réagir et de sortir aux conflits qui n’ont pu être prévus, d’anticiper et d’éviter d’autres conflits.

… avec ses tendances lourdes …

De la situation globalement décrite ci-dessus, il est intéressant de voir quelles sont les tendances lourdes majeures qui s’en dégagent depuis la fin du XXème siècle jusqu’à aujourd’hui. Elles ont comme spécificité commune un caractère pérenne qui ne s’effacera pas dans la période venant à court et moyen terme. Ce sont :

  • Dans le domaine économique :

ü  Un parcours jalonné de surchauffe et de crises, dont celle de 2008 a été sans doute la plus dure et dont l’Occident et l’Europe continuent de souffrir et qui, comme celles qui ont précédé, laissera des traces indélébiles, crises évoluant avec une rapidité certaine.

ü  La disparition de l’économie dirigée et l’avènement d’un libéralisme économique qui devient le dogme des élites dirigeantes sauf peut-être en Chine.

ü  Le rattrapage économique des USA par la Chine, symbole du basculement de la richesse et du dynamisme économique vers l’Asie ; Chine qui a pour projet de créer une région  de paiement en Yuan qui saperait ce qui est peut être la principale source de la puissance américaine.

ü  La réduction spectaculaire des déficits publics dans la zone Euro durant la crise de 2008 a poussé vers la pauvreté des franges de plus en plus importantes de la population européenne en même temps que les inégalités explosaient dans le monde pour atteindre un niveau exceptionnellement haut comme le confirme la dernière étude d’Oxfam et de l’OCDE.

ü  Le passage, plus particulièrement dans le monde occidental de l’économie « réelle » de production à l’économie financière.

  • Dans le domaine politique et géostratégique :

ü  L’évolution économique est évidemment au cœur de l’évolution des équilibres géostratégiques. La Chine a fait perdre aux USA son statut de superpuissance planétaire  unique pour n’être plus que la première puissance planétaire.

ü  La Russie, une fois de plus dans son histoire, redevient une puissance décidée à se faire entendre et à défendre les intérêts des russophones à ses frontières et dans ce qu’elle conçoit comme sa zone d’influence.

ü  Les monarchies pétrolières sunnites (essentiellement du fait de leur poids financier considérable) rachètent des pans entiers de l’économie mondiale et poussent à l’extension d’un islam sunnite rigoriste bien au-delà des régions traditionnelles du monde arabo musulman.

ü  Le monde connaît aussi un réarmement massif jetant ainsi aux oubliettes de l’histoire les illusions de « dividendes » de la paix promises par les USA après qu’ils aient gagné la guerre froide.

ü  La relative émancipation de l’Amérique latine sur laquelle les USA n’exercent plus le contrôle quasi absolu qu’ils avaient décidé dès le début du XXème siècle.

ü  L’élargissement de l’Union européenne et de l’Otan à un rythme encore inconnu dans leur histoire leur ont permis de faire cause commune dans un grand nombre de domaines.

  • Dans le domaine des religions :

ü  Pour beaucoup d’observateurs le XXIème siècle sera celui de l’islam. Ce qui est incontestable, c’est l’extension de cette religion, surtout dans sa forme sunnite, notamment en Europe et en Afrique, religion très présente, souvent dans des formes très militantes dans certaines parties de l’Europe, et tout à fait absente d’autres pays à l’Est du continent.

ü  Les Chrétiens, eux, se voient persécutés et chassés en masse par l’islam de certaines zones, au premier rang desquelles les régions dans lesquelles ils étaient installés bien avant les musulmans.

  • Dans le domaine démographique et de l’immigration :

Au cours des dix dernières années du XXème siècle, on a pu constater une explosion démographique incontrôlée en Afrique, au Proche Orient et dans certaines parties de l’Asie. Cela a contribué à jeter des masses de déshérités vers les rivages d’une Europe vieillissante et de l’Amérique contribuant à des tensions de plus en plus dures avec les populations locales. Cette tendance semblerait s’inverser progressivement au XXIème siècle.

  • Dans d’autres domaines sociétaux :

ü  La course à la technologie qui creuse le fossé entre ceux qui peuvent suivre le mouvement et les autres.

ü  L’apparition de véritables armées non-étatiques qui tentent de redéfinir les territorialités et les frontières.

ü  Un cyber monde naissant ouvrant des horizons prodigieux aussi bien du point de vue des échanges d’informations instantanées que dans celui des agressions et des manipulations jusqu’alors inconnues.

ü  L’industrialisation et l’urbanisation souvent sauvages, comme en Afrique, en Asie et dans certaines parties de l’Amérique du Nord et du Sud, qui ravagent l’environnement, entraînant la perte de biodiversité qui atteint des niveaux sans précédent (40% des espèces ont disparu depuis le début des années 70), et l’effet de serre qui s’accélère contraignant un grand nombre de populations locales à fuir leurs terres devenues arides et improductives.

… ses menaces …

A partir des tendances lourdes qui viennent d’être présentées, c’est en particulier l’observation, la connaissance et l’analyse de leur évolution dans le temps qui peuvent permettre de détecter et de faire face aux menaces qui risquent d’advenir à l’encontre de la France, de l’Union européenne (UE) et du reste du monde.

De la perception des menaces par et pour deux grands Etats membres de l’Union européenne ainsi que pour l’Union européenne en tant que telle, découlent les principales menaces :

  • Le terrorisme, la radicalisation, le recrutement de terroristes et le financement  lié au terrorisme:

En quoi la situation actuelle est-elle fondamentalement différente ? D’abord la composition de la société a changé, la population d’obédience musulmane a cru très largement et c’est parmi elle que se recrute une minorité de candidats aux attentats et autres actions violentes. Cette composante se caractérise par sa culture différente. La question du financement d’une pratique extrémiste de cette religion est aussi emblématique : ce financement d’ampleur inépuisable vient souvent promouvoir la pratique d’un islam rigoriste, voire intolérant et violent.

A partir de ces éléments, s’est développé un terreau peu engageant pour l’avenir. En effet, se développe une forte opposition entre :

ü  D’une part, nos sociétés mondialisées vivant sur le modèle américain qui se caractérise par la concurrence entre les individus, par la consommation à tout crin, par le culte de l’enrichissement et par la compétitivité sans limite. Elles produisent une foule toujours croissante de laissés-pour-compte qui sont dans la logique même de la course entre les nations et les individus, ces premiers laissés-pour-compte étant ceux-là mêmes qui sont issus d’une culture qui ne prône pas cette course précipitée au rendement et à la compétitivité. Les sociétés occidentales se caractérisent de plus en plus par un chômage croissant, un pouvoir d’achat déclinant, une précarisation et une segmentation grandissantes.

ü  D’autre part, une société non intégrée, ni assimilée, à la recherche de la dignité et de la reconnaissance sociale, produit des candidats au terrorisme, recrutées et  soutenues par des réseaux planétaires maitrisant parfaitement les technologies de l’information et qui se reconstituent à peine détruits. Mais ce recrutement ne se limite pas à cette partie de la société.

Des éléments qui précèdent, il ressort que nous assistons à une vague de fond qui risque de transformer en profondeur des sociétés occidentales sécurisées depuis longtemps et qui voient surgir devant elles le spectre d’une violence aveugle et d’agissements dont le but, bien sûr, n’est pas de prétendre à une victoire militaire, mais de créer une psychose pouvant  déboucher sur une fracture brutale et irrémédiable au sein de nos Etats.

  • La prolifération des armes de destruction massive (ADM). Cette menace n’est pas nouvelle mais reste totalement d’actualité.

  • Les conflits régionaux. Des conflits régionaux peuvent avoir un impact direct ou indirect sur les intérêts européens. Ces conflits constituent une menace pour les minorités, les libertés fondamentales et les droits de l'homme.

  • La déliquescence des États. La mauvaise gestion des affaires publiques - corruption, abus de pouvoir, faiblesse des institutions et non-respect de l'obligation de rendre des comptes - et les conflits civils rongent les États de l'intérieur. La déliquescence des États est un phénomène alarmant qui sape la gouvernance mondiale et ajoute à l'instabilité régionale.

  • La grande criminalité organisée. Elle est  un des phénomènes les plus adaptatifs et réactifs de l’histoire humaine. L’idée de criminalité organisée nous renvoie à des chaînes logistiques et de commandement dépassant les frontières et chevauchant les continents. Elle touche aujourd’hui à tous les domaines: trafic de drogues, traite des êtres humains, criminalité organisée contre les biens, le trafic d'armes à feu et la corruption. Mais celui de la production et de la distribution des stupéfiants est sans doute le plus rémunérateur ; ses revenus sont estimés venir directement après ceux engendrés par le pétrole et être en croissance exponentielle. Et c’est précisément le fait de cette croissance exponentielle des sommes engrangées par ces différents trafics (blanchies par recyclage dans les activités économiques) qui permet des extensions de territorialités et un pouvoir d’influence toujours croissant sur les autorités et la société civile.

  • Une trop grande implication de l’Union européenne et de ses Etats membres dans une alliance.

La relation de dépendance des pays de l’OTAN par rapport aux USA est principalement due non seulement à la disproportion écrasante des forces américaines comparées à la modestie des  moyens cumulés de ses alliés, mais aussi à la volonté des européens de ne plus être impliqués dans des guerres sur leurs sols et d’être couvert par le « parapluie américain », induisant ainsi une relation de vassalisation.

En quoi cette relation de vassaux vis à vis des USA pourrait se révéler une menace pour l’Union européenne ? Quelques points permettent au moins de l’envisager :

ü  les USA ne conçoivent pas un monde où ils ne joueraient le premier rôle, les européens champions du « soft power » ne s’identifiant plus à cette attitude de domination par tous les moyens qui est l’apanage des USA, dont celui du « hard power ».

ü  dans un contexte de concurrence impitoyable, les Etats-Unis, comme beaucoup d’autres pays tiers, jouent bilatéralement de ces divisions d’intérêts en faveur de leurs intérêts propres.

On peut dès lors se poser la question de savoir si une trop grande implication de l’Union européenne et de ses Etats membres dans une alliance pourrait déboucher sur un danger d’engagement dans une guerre qu’ils ne pourraient que subir sans l’avoir décidé.

 

 

… et ses conflits dont la guerre,

Après avoir vu quelles étaient les tendances lourdes et les menaces qui en découlent, et qui pèsent sur l’Union européenne en particulier, il est possible de réfléchir aux conséquences possibles de ces menaces. Plus les menaces entre acteurs sont ressenties comme prenant de l’importance, plus le risque de conflits prend de l’ampleur. Dans le processus décrivant le passage de l’état de paix à celui de guerre, on peut distinguer trois niveaux : la conflictualité, la crise, la guerre :

  • La conflictualité est un concept qui s’est développé à travers les luttes sociales et les conceptions politiques de la cité. Elle peut être définie comme la reprise sans fin des débats sur la légitimité et les droits.
  • La crise est le trouble profond lié à la remise en cause d’un système ou de principes jusque-là indiscutés. Cet état, se manifestant dans l’individualisme forcené des personnes, des entreprises, de la finance, des Etats, et des groupuscules, est inquiétant car il laisse prévoir ou entrevoir l’affrontement violent, voire généralisé.
  • La guerre peut se définir comme un affrontement entre au moins deux parties  utilisant, pour atteindre leurs objectifs, différents moyens dont des armes létales. La guerre s’arrête quand une des parties renonce à ses objectifs. La guerre dans son sens pluriel témoigne de son caractère fuyant, imprévisible, multiforme en plus d’être violent et souvent dévastateur. Pour Clausewitz, la guerre ne se résumait jamais à un seul coup ; elle se vivait toujours dans la durée, avec sa dynamique propre, pouvant échapper à son initiateur  et se retourner contre lui.

En quoi les conditions de la guerre sont-elles  « désormais » changées ? A partir de la définition de la guerre ci-dessus, on peut distinguer :

  • La guerre symétrique. Une guerre est un état de droit avec ses lois (Convention de Genève), un espace et un temps bien définis et des belligérants identifiés. La guerre symétrique oppose, en général, des adversaires disposant de moyens, infrastructures et formation comparables. Il s’agit des conflits conventionnels où les combattants recourent à des logiques similaires et poursuivent des objectifs de même nature tendant à la recherche de la supériorité (Ex : la guerre des Malouines en 1982; la guerre entre l’Irak et l’Iran au début des années 80 ; la guerre du Golfe en 1990).
  • La guerre asymétrique ou dissymétrique. C’est une guerre qui recherche les faiblesses de l’adversaire pour remporter la victoire et parvenir à leur but souvent politique ou religieux. Elle est souvent marquée par le déséquilibre entre la force armée d'un État et celle des combattants matériellement insignifiante, qui se servent des points faibles de l'adversaire. La guerre asymétrique  (notamment le terrorisme ou la guérilla) est, en général, une guerre du faible au fort, avec une cible collatérale faible et sans défense que sont les populations civiles. (exemple : la guerre d’Algérie).
  • La guerre hybride. Elle emploie des moyens les plus divers pour déstabiliser un État et en polariser la société. Elle se distingue des conflits conventionnels en ce qu’elle « cible » une certaine frange de la population. L’adversaire s’efforce en effet d’influencer les responsables politiques et décideurs de premier plan par des manœuvres de subversion tous azimuts, en recourant souvent à des opérations clandestines, de manière à brouiller les pistes et à éviter les représailles, celapour créer des tensions permettant de déstabiliser le pouvoir de l’Etat. Ce type de guerre passe par l’utilisation combinée d’instruments relevant du domaine militaire, mais aussi du domaine économique, humanitaire, ainsi que de stratégies d’influence offensives. (ex : la Crimée en 2014 ; Ukraine en 2014-2015).

La guerre est-elle ressentie, comprise, appréhendée  partout de la même manière ?

La vision de la guerre dans nos sociétés occidentales évolue finalement assez peu jusqu’en 1918. A la suite des hécatombes de la Première Guerre mondiale, cette perception de la guerre, plus particulièrement en Europe, prend un tour nouveau. Désormais, pour les sociétés occidentales, la guerre devient moins que jamais acceptable, mais même condamnable, et ce pour deux raisons en particulier : d’abord, tout conflit d’ampleur pourrait menacer sa prospérité et sa sécurité.

D’autres cultures ont une acceptabilité plus grande des pertes dues à la guerre, ce qui met la civilisation occidentale en position de faiblesse.

En conclusion :

  • Les conditions de la guerre sont « désormais »  changées en profondeur.
  • Le multiculturalisme devrait donc bien « désormais » être un des facteurs incitant le politique à réfléchir sérieusement avant de se jeter dans une action militaire extérieure. En effet, une action extérieure contre le terrorisme et la barbarie, comme c’est le cas actuellement, pourrait être considérée comme une attaque contre une religion très représentéesur le territoire national ou européen.

… le politique …

D’une manière générale, le terme « politique » recouvre des entités différentes selon que l’on s’attache à l’acteur - « le politique »  ou aux activités que celui-ci met en œuvre - « la politique ». En tout état de cause, il est question de l’exercice du pouvoir, pouvoir qui peut être institutionnel ou d’influence (les cas de Talleyrand et Fouché, qui, après leur disgrâce, ne continuent pas moins d’être des passages obligés en matière de vie politique, en sont une excellente illustration).

Dans l’immense majorité des cas, le politique est une personne sur laquelle le pouvoir exerce une attraction irrésistible dans une relation consubstantielle, presque physique (Pour un politique comme Fouché, ce pouvoir, que l’on veut la plupart du temps le plus étendu possible, ne peut que rarement faire l’objet d’un renoncement quitte à mettre sa fonction en jeu, comme le fit Charles de Gaulle en 1969).

Ce désir d’accéder au pouvoir peut faire l’objet d’un questionnement : le politique aspire-t-il au pouvoir pour le pouvoir en tant que tel, ou bien, y aspire-t-il dans le but de servir en vérité l’Etat ou les institutions qu’il dirigerait en mettant tous ses talents à la disposition de cette cause ? Très souvent, le « politique » a acquis  une vaste culture qui lui permet de comprendre spontanément les circonstances et de ne pas se laisser dépasser par leur évolution (De Gaulle est sans doute l’exemple le plus illustratif du politique préparé depuis toujours aux sommets solitaires du pouvoir par sa formation, sa culture, sa personnalité et son héritage familial).

 Quel devrait être le profil idéal du politique ? Ses principales qualités pourraient être dessinées en quelques traits sans être exhaustifs : avoir une vision à long terme ; être capable de se situer dans le temps, d’adapter sa vision à court, moyen et long terme pour son pays en fonction des évènements, prévisibles ou non ; avoir la capacité de prendre des décisions dans l’urgence, savoir discerner les moyens à utiliser (hard-, smart- et soft power) adaptés à chaque situation ; être apte à exercer le pouvoir dans un contexte institutionnel donné.

Compte-tenu de ce qui précède, il semble approprié de se poser la question de savoir si une institution régionale ou mondiale peut recevoir le label du politique ? Pour tenter de répondre à cette question, étudions le cas de Jacques Delors qui fait la quasi-unanimité quand il s’agit d’apprécier son œuvre et sa personnalité. Jacques Delors fait partie de cette génération de politiques qui se sont toujours fait « une certaine idée de l’Europe » (Il disait : « Je refuse une Europe qui ne serait qu’un marché, une zone de libre-échange sans âme, sans conscience, sans volonté politique, sans dimension sociale. Si c’est vers ça qu’on va, je lance un cri d’alarme », propos éminemment prémonitoire d’un homme, syndicaliste chrétien qui se faisait de l’Europe une idée qui fait encore rêver). C’était aussi un politique qui ne rêvait pas : assis sur sa vision à long terme de l’Europe, il sut aussi décomposer son projet à long terme en projets à moyen terme (cela a été le cas pour la mise en place du marché intérieur, de la monnaie commune, où il sut proposer des échéances à moyen terme comme étapes vers le but recherché, tout en s’adaptant aux changements du contexte européen et mondial).

Dès lors, peut-on affirmer qu’une institution peut être considérée comme un politique ? Cela semble être possible à condition que ces institutions aient un véritable pouvoir politique ce qui n’est pas encore le cas pour l’Union européenne en particulier, et que ce pouvoir soit exercé par des personnalités ayant les charismes mentionnés (les qualités des grands politiques). En ce qui concerne l’Union européenne, il semble nécessaire qu’à terme et par le jeu des coopérations renforcées, un certain nombre d’Etats de l’Union progressent vers un système institutionnel de type fédéral donnant à l’Union un plus grand pouvoir politique. Ceci ne sera possible que si un certain nombre d’hommes politiques influents décident d’aller dans ce sens.

 

… peut et doit mettre en œuvre des politiques …

Le politique pourrait décider de politiques cohérentes entre elles, pouvant se conjuguer suivant les  grands axes suivants :

  • Une Union européenne plus en accord avec ses citoyens
  • Une Union européenne qui devienne une puissance
  • Une Union européenne devenant plus apte à devenir un pôle au niveau mondial …
  • Une Union européenne développant un dialogue accru avec ses voisins en tant que telle…
  • et des partenariats pour un multilatéralisme équilibré.
  1. Une Union européenne plus en accord avec ses citoyens

L’actuel Président de la Commission Jean-Claude Juncker avait prononcé ce jugement terrible suite à l’échec des referendums sur le Traité constitutionnel en France et aux Pays-Bas : « L’Europe ne fait plus rêver ». Nous avons constaté que l’Europe reste, après plus de cinquante ans, une construction à dominante économique. En effet, elle reste définie par :

  • Une volonté de s’imposer aux autres pôles par la mise en place de normes très utiles pour préserver nos intérêts économiques (comme le font aussi les Etats-Unis).
  • Le fait que les populations européennes sont dès-lors décontenancées et angoissées notamment par : 

ü  La rapidité des mutations en cours ;

ü  Le sentiment fréquent d’une perte des valeurs et de la cohésion du tissu social (maintien de larges poches de pauvreté dans des pays avancés, dilution des valeurs de solidarité et de convivialité, isolement des jeunes dans un univers virtuel, usage des drogues, criminalité et insécurité) ;

ü  Le constat d’excès ou de dérives du libéralisme économique.

Tous ces éléments sont les moteurs du désintéressement et de l’absence d’adhésion croissants  vis-à-vis de l’Europe et du projet de ses fondateurs. L’Union européenne de demain devra impliquer les citoyens informés en vérité des projets qui les concerneront. Il convient en effet que - si ce qui est voulu est autre chose qu’une construction technocratique, économique et financière - les constructeurs de l’Europe se gardent d’oublier, voire de négliger, les peuples qui la composent au risque que l’Europe soit en danger d’ « élitisation » comme le disait Hubert Védrine.

Alors, la question que doivent se poser les dirigeants européens est de définir comment faire à nouveau rêver les peuples européens et leur redonner envie d’Europe. Ce n’est qu’en expliquant aux citoyens européens les avantages que leur apporteraient une autre Europe, une Europe plus politique, qu’ils pourraient adhérer au grand projet qu’ont initié les Pères de l’Europe et, ainsi, les faire rêver de nouveau en leur apportant un mieux-être significatif.

 

 

2. Une Union européenne qui devienne une « puissance »

 

Le Service Européen d’Action Extérieure (SEAE) doit faire la synthèse des positions des Etats membres ; mais cela n’est pas possible politiquement à ce jour, sauf sur des problèmes d’intervention humanitaire dans des pays lointains pour lesquels il est difficile de se trouver en désaccord. Tout cela pouvait fonctionner aussi longtemps que les menaces étaient lointaines, ou n’étaient pas de véritables menaces. Comme ce n’est plus le cas aujourd’hui, le dilemme est entre :

ü  Des interventions des Etats membres qui sont en mesure de le faire (comme c’est le cas de la France au Mali), ou d’une coalition d’Etats (comme en Libye) ;

ü  Un affichage des désaccords comme cela se passe aujourd’hui avec la Russie.

Le problème est que la sécurité européenne est maintenant directement menacée et que nous n’avons plus le luxe de rester dans cette situation d’impuissance.        

Cette démarche, ou plutôt cette non-démarche des Etats membres, non seulement ne leur permet pas de tenir leur rang de puissance face aux autres grands pays et aux puissances émergentes de l’Est asiatique et du Pacifique, mais elle risque, si elle perdure, de condamner l’Union européenne à rester une non-puissance militaire inapte à devenir un pôle indépendant et respecté.

Il est donc urgent que l’Union européenne agisse en renouvelant totalement ses modes de penser le monde et ses politiques, ce qui permettra de réfléchir plus avant à ce que nous voulons défendre en commun, à ce nous serons prêts à renoncer de notre confort, voire à donner notre vie. Pour ce faire, il est  important de définir une stratégie à long terme dans laquelle pourraient s’inscrire des politiques à moyen terme.

Les analystes s’accordent à dire que les Etats membres de l’Union européenne (UE) se contentent de réagir aux évènements en prenant des mesures immédiates ou à court terme. Pour ce qui est du long terme, seules les institutions européennes doivent concevoir des politiques permettant de donner à l’UE la stature de puissance qu’elle mériterait. Le SEAE doit être en mesure de concevoir une politique étrangère et de sécurité commune - et non pas s’autolimiter à rassembler les copies des Etats membres -, en vue d’assurer, en particulier  quand c’est possible, une prévention des conflits par la mise au point de mesures appropriées.

La Politique étrangère et de sécurité commune de l’UE est le dénominateur commun et structuré rassemblant les États membres de l’Union pour la gestion d’une partie des relations extérieures de l’Union. L’article 21 paragraphe 2 du Traité sur l’Union européenne (TUE consolidé), décrit ses objectifs et en particulier :

  • préserver ses valeurs, ses intérêts fondamentaux, sa sécurité, son indépendance et son intégrité ;
  • consolider et soutenir la démocratie, l’État de droit, les droits de l’homme et les principes du droit international ;
  • préserver la paix, prévenir les conflits et renforcer la sécurité internationale, … ;
  • soutenir le développement durable sur le plan économique, social et environnemental des pays en développement … ;
  • encourager l’intégration de tous les pays dans l’économie mondiale … ;
  • contribuer à l’élaboration de mesures internationales pour préserver et améliorer la qualité de l’environnement et la gestion durable des ressources naturelles mondiales, afin d’assurer un développement durable ;
  • aider les populations, les pays et les régions confrontés à des catastrophes naturelles ou d’origine humaine ;
  • promouvoir un système international fondé sur une coopération multilatérale renforcée et une bonne gouvernance mondiale.

L’UE va donc devoir s’adapter pour être en mesure d’atteindre ces objectifs adoptés par tous les Etats membres et s’attacher à anticiper l’évolution sécuritaire du monde pour adapter ses politiques intérieures et extérieures :

  • développer des politiques plus actives pour faire face aux nouvelles menaces.
  • développer des capacités, comme elle le tente avec la création de l’Agence européenne de défense malgré son financement insuffisant, en transformant ses armées en forces encore plus flexibles et mobiles, en renforçant aussi sa capacité à mobiliser les moyens civils nécessaires pour faire face aux situations de crise ou postérieures aux crises, et en allant plus loin dans la combinaison des ressources diplomatiques des États membres et des institutions de l'UE.

Ces politiques, visant la réalisation des objectifs mentionnés dans le TUE, ne pourront être mises en œuvre pleinement que lorsque l’UE, avec probablement un nombre réduit d’Etats membres désirant aller plus loin dans l’intégration par le biais des coopérations renforcées prévues par les traités. L’UE deviendrait alors  une Union politique se rapprochant du fédéralisme. Il est clair qu’il s’agit ici d’un projet à long terme.

 

 

3. Une Union européenne plus efficace et apte à devenir un pôle au niveau mondial

 

Sur le plan institutionnel visé ci-dessus, l’UE pourrait mettre, avec une meilleure coordination institutionnelle et un processus de prise de décision plus stratégique, les dispositions du Traité de Lisbonne relatives aux coopérations renforcées offrant un cadre privilégié permettant d'atteindre ces objectifs. Les premières étapes à court/moyen terme pourraient être, comme l’ont proposé Mme Merkel et M. Hollande dans un document remis au Président de la Commission, de développer, dans le cadre des Traités, la politique économique, la convergence économique, fiscale et sociale, la stabilité financière et les investissements, et la gouvernance de l’UE. Ce document appelle aussi à la création de « structures dédiées spécifiques à la zone euro à mettre en place au sein du Parlement européen » et à une « représentation améliorée au sein des institutions financières internationales ».

Sur le plan politique, l’UE doit viser avant tout à empêcher les menaces de devenir des sources de conflit, et ce à un stade précoce. En arrière-plan, il est essentiel que l’UE mette tout en œuvre à long terme, avec les moyens dont elle dispose, pour participer au rétablissement de la paix et à la réduction de la pauvreté.

Sur le plan du renseignement. Dans le domaine de la collecte d’informations, l’UE et ses Etats membres devraient développer leurs capacités de dialogue et de médiation : représentants spéciaux de l'UE, Délégations de l’UE en lien avec les ambassades des Etats membres, la société civile et les ONG, les missions d'observation des élections. Dans ce sens, l’UE a déjà décidé une meilleure « coordination » en matière « d’échanges d’informations » et de « renseignement », à la fois à l’intérieur de l’Union, mais aussi avec « d’autres pays ». Le Chef de la diplomatie européenne a indiqué qu’elle mettrait en place, en particulier, des « attachés de sécurité dans toutes les Délégations de l’UE dans les pays pertinents » afin d’entretenir des « contacts réguliers entre professionnels de la sécurité et du contreterrorisme ».

Sur le plan de la PEDC :

  • les groupements tactiques et les équipes d'intervention civile ont posé les bases de la capacité à réagir rapidement. Pour devenir plus effectifs, il sera toutefois essentiel, d’une part, de disposer de structures de commandement et de capacités d'état-major adaptées et efficaces et ce malgré l’opposition forcenée de certains Etats membres comptant parmi les seuls disposant de vrais capacités militaires  et, d’autre part,  de renforcer l’aptitude de l’UE en tant que telle à combiner les compétences civiles et militaires depuis la conception d'une mission jusqu'à sa mise en œuvre, en passant par la phase de planification.
  • Pour les missions militaires, l’UE devrait s’attacher à intensifier ses efforts en matière de capacités, de coopération et de modalités de répartition des charges (en particulier, transport aérien stratégique, hélicoptères, moyens spatiaux, surveillance). Dans ce domaine parmi d’autres, va se poser la question d’appuyer la France qui n'a plus les moyens d’être impliquée seule dans toutes les actions militaires L’armée française est aujourd’hui à la limite de ses capacités opérationnelles et budgétaires, sur fond de menaces toujours très présentes (nord du Sahel, Libye, Nigeria ou Cameroun). Mais la question, tout autant politique que financière ou militaire, de passer à la vitesse supérieure, se pose désormais :

ü En effet, la France est la seule puissance militaire européenne à engager ses forces dans le cadre des opérations intérieures et extérieures (le Royaume-Uni restant sur son île). Il serait important, sinon juste et motivant, que chaque Etat membre puisse apporter sa quote-part soit sous forme de moyens, soit sous forme budgétaire.

ü Par ailleurs, les autres Etats membres devraient rapidement prendre le relais de la France dans certaines opérations multilatérales de stabilisation.

ü Mais aussi, il est impératif de prendre conscience au niveau européen que la France ne peut plus, sauf intérêt national primordial, endosser le rôle de « nation-cadre, voire participer aux missions PSDC, voir aux missions de l’OTAN, par manque de moyens.  

  • Ces efforts doivent être appuyés par une industrie de la défense forte, compétitive en étant soit indépendante, soit utilisant des pôles autres que le pôle américain. Depuis 2004, l'Agence européenne de défense (AED) assure en partie la conduite de ce processus, et devrait continuer de le faire avec succès à condition d’en avoir les moyens.

 

4. Une Union européenne en dialogue accru avec ses voisins

Le glacis est un terme désignant à l'origine un terrain découvert, généralement aménagé en pente douce à partir des éléments extérieurs d'un ouvrage fortifié. Il avait notamment pour fonction de n'offrir aucun abri à d'éventuels agresseurs de la place forte et de dégager le champ de vision de ses défenseurs. Il peut être dans ce cas nommé zone démilitarisée. A notre époque au cours de laquelle les nouvelles technologies ont changé la donne, il est possible de concevoir la mise en place d’un glacis défensif (ou bien une zone d’influence) au moyen de partenariats de différentes formes avec des pays limitrophes à l’UE, tendant à créer des liens et des relations les entrainant à une interdépendance qui empêcherait l’émergence de crises et de guerres. Il est donc dans l'intérêt de l'Union de promouvoir à l'est de l'Union et aux frontières du bassin méditerranéen, un ensemble de pays disposant d’une bonne gouvernance avec lesquelles l'Union pourra avoir des relations étroites, fondées sur la coopération entre égaux.

C’était l’objectif de la politique de voisinage (PEV) ; mais, au lieu d’avoir un « ring of friends », nous avons un « ring of fire ». L’article 8, paragraphe 1, du Traité sur l’Union européenne dispose que «[l]'Union développe avec les pays de son voisinage des relations privilégiées, en vue d’établir un espace de prospérité et de bon voisinage, fondé sur les valeurs de l’Union et caractérisé par des relations étroites et pacifiques reposant sur la coopération». Depuis 2004, la PEV encadre les relations de l’UE avec ses pays voisins, permettant aux États membres de l’UE de trouver un consensus sur un renforcement de la coopération avec les pays du voisinage tant oriental que méridional. Ces relations se sont considérablement intensifiées.

Il convient cependant de remarquer que, malgré les efforts déployés par l’UE et la Communauté internationale au cours de ces dix dernières années, la situation politique a fortement changé dans les pays du voisinage. Ceux-ci sont moins stables aujourd’hui qu’ils ne l’étaient il y a dix ans. De plus, la PEV a évolué au cours de cette période: son volet régional a été renforcé (le processus de Barcelone a débouché sur la création de l’Union pour la Méditerranée en 2008 et le partenariat oriental a vu le jour en 2009).

Le contenu de la politique s’est aussi considérablement élargi. Les pays voisins voient désormais s’ouvrir la perspective de zones de libre-échange approfondies et complètes, ainsi que de partenariats pour la mobilité ou de régimes d’exemption de visa, politiques souvent très mal comprises par les populations européennes qui y voient soit un dévoiement de l’Europe, soit une ouverture à une immigration de masse de plus en plus mal ressentie.

La PEV, qui couvre actuellement 18 pays, devrait être étroitement intégrée dans une politique étrangère générale de l’UE caractérisée par une approche globale. C’est dans ce contexte que le président Juncker a décidé que la PEV ferait l’objet d’un réexamen au cours de la première année du mandat de la nouvelle Commission.

Les relations de l’UE avec la Russie se sont détériorées lors du conflit avec la Géorgie, puis avec l’Ukraine. L'UE attend de la Russie qu'elle respecte ses engagements, de sorte que la confiance nécessaire soit rétablie. La Russie se sent encerclée conformément à la politique voulue par les USA et contrairement aux engagements de l’OTAN de ne pas faire adhérer les pays de l’ex Pacte de Varsovie.  L’UE se devrait de convaincre la Russie qu’elle ne nourrit pas d’intentions hostiles à son égard et qu’elle est capable de garder une certaine distance vis-à-vis de la politique étrangère des USA. Ce partenariat devrait reposer sur le respect de valeurs communes, notamment les droits de l'homme, la démocratie, l'État de droit et les principes de l'économie de marché ainsi que sur des intérêts et des objectifs communs. L’UE, si elle veut être crédible en tant que telle, devra aussi déployer des efforts soutenus en vue d'un règlement des conflits d’abord chez elle à Chypre, et dans le Caucase du Sud, en République de Moldavie ainsi qu'entre Israël et les pays arabes, en pleine collaboration avec l’ONU, les États-Unis, la Chine et la Ligue arabe et avec la participation de l'ensemble des acteurs régionaux.

 

5. Une Union européenne établissant des partenariats pour un multilatéralisme efficace

 

Suite à l’expérience européenne depuis la dernière guerre, tout le monde s’accorde à dire que  la sécurité et la prospérité dépendent de plus en plus d'un système multilatéral efficace, la meilleure protection pour notre sécurité étant un monde formé d'États stables. Il est aussi tout aussi clair que l’UE doit en être un élément important et fondateur. C’est pourquoi la stratégie européenne de sécurité invite l'Europe à œuvrer en faveur d'un ordre multilatéral plus efficace dans le monde.

L’organisation des Nations unies (ONU) est la pierre angulaire du système international. Toutes les actions que l'UE a menées dans le domaine de la sécurité sont liées aux objectifs des Nations unies (Kosovo, Afghanistan, RDC, Soudan/Darfour, Tchad, Somalie). Le système international, créé à la fin de la deuxième guerre mondiale, connaît des tensions dans plusieurs domaines. La représentation dans les institutions internationales est remise en question. L’UE devrait continuer de pousser à la réforme du système des Nations unies, entamée en 2005, en préservant le rôle décisif du Conseil de sécurité et sa responsabilité première, qui est de maintenir la paix et la sécurité internationales.

L'UE et l'Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ont collaboré efficacement sur le terrain dans les Balkans et en Afghanistan, même si les relations formelles n'ont pas progressé à cause d’une situation de blocage voulue par la Turquie sur le dossier chypriote..

L'UE collabore plus étroitement avec les organisations régionales, en particulier avec l'Union africaine. Dans le cadre de la stratégie commune Afrique-UE, un effort notable a été fait en ce qui concerne le renforcement des capacités africaines dans le domaine de la gestion des crises, et notamment les forces régionales en attente et le système d'alerte rapide. D’une manière plus générale, l’UE, forte de sa propre expérience, favoriser le développement d’alliances régionales, voire de pôles régionaux et développer des partenariats UE-Pôles régionaux. L'analyse de ces expériences permet d'identifier quelques traits caractéristiques des processus d'intégration régionale :

  • un contexte favorable à leur mise en place (pas de conflits ouverts, existence d'un dialogue politique régulier). Nombre des initiatives de régionalisation sont nées après la résolution de conflits régionaux.
  • un terreau culturel commun basé sur la conscience de partager une histoire et un héritage culturel, parfois une langue et des valeurs, facilitant l'acceptation des processus d'intégration par les opinions publiques en créant les bases minimales d'une identité régionale.
  • la reconnaissance de ce que peut apporter l'intégration régionale. La régionalisation suppose que les acteurs nationaux prennent conscience des limites de la rivalité politique et économique et des bénéfices à attendre de la création de liens commerciaux et institutionnels.
  • une méthode et un leadership politique. Les processus d'intégration régionale supposent une volonté politique forte au plus haut niveau pour dépasser les tentations de repli protectionniste ou nationaliste. Leur succès dépend aussi de la capacité à s'entendre sur une méthode susceptible de favoriser la prise de décision et sur les modalités de fonctionnement de l'organisation régionale. Le rôle de la méthode des "petits pas" adoptée par les Pères fondateurs de l'Union européenne est exemplaire à cet égard.
  • la mise en place d'une zone de libre-échange. Tous les exemples d'intégration régionale reposent sur la libéralisation des échanges, laquelle permet de créer des solidarités de fait et des intérêts communs. Les zones de libre-échange, qui évoluent parfois vers des unions douanières, sont ainsi un moyen très concret de promouvoir la stabilité politique et économique.

L'UE a donc, de par son expérience, un rôle particulier à jouer en faveur de l'intégration régionale. Lorsque les autres cherchent à s'inspirer de notre exemple, en fonction de leur situation particulière, nous devons les soutenir.

Toutes les propositions qui précèdent ne sont pas exhaustives, bien entendu. Elles ont, en tout cas, un caractère commun qui est que, si le politique décide de les mettre en œuvre, elles nécessiteront du temps et ne donneront des résultats probants qu’à moyen terme pour certaines, à long terme pour d’autres. Ce qui est certain, c’est qu’elles œuvreront pour un monde meilleur avec plus de paix, de sécurité et de bien-être pour chacun.

…  lui permettant de considérer que la guerre ne le met pas en échec.

En 1950, et après le traumatisme des 70 millions de morts des deux guerres mondiales essentiellement sur le sol du continent européen, six pays européens ont décidé de s’organiser pour exclure tout règlement de leurs différends par une voie autre  que la négociation, reprenant ainsi le pacte de « renonciation à la guerre » de Briand-Kellog[1] et lui donnant enfin une dimension concrète.

Au cours du demi-siècle suivant, la CEE, devenue Union européenne (UE), est passée de 6 à 28 États membres sans qu’aucun de ses différends n’ait été traité ailleurs que dans les salles de réunion du Conseil européen. En dépit de la persistance de vieux problèmes, comme celui de Gibraltar, le recours à la guerre, ou même à des fortes manifestations d’hostilité entre ses membres, paraît définitivement exclu à l’intérieur de l’UE ; tout dans l’acquis européen concours dans ce sens.

Malheureusement, il n’en va pas de même à sa périphérie, ni même dans le reste du monde. En s’agrandissant, l’UE a porté ses frontières au contact direct de régions instables, sinon les plus instables de la planète. Elle est désormais confrontée à des défis plus sérieux pour sa sécurité. Contrairement à ce qui avait été espéré, les progrès de la démocratie, qui ont libéré l’Europe du Sud de ses dictateurs au cours des années 1970, puis l’Europe centrale de ses dictatures communistes à la fin des années 1980, se sont ralentis, puis arrêtés. Suite aux différents élargissements, l’Union européenne se trouve confrontée à une périphérie au futur très incertain et doit gérer des relations difficiles avec des régimes en majorité autoritaires, certains étant en conflit larvé ou ouvert avec leurs voisins.

Lors des conflits que l’UE  n’a pas pu empêcher dans les Balkans occidentaux, auxquelles la plupart des Etats membres ont participé en montrant une très grande impréparation et un manque de volonté,  trop peu a été fait pour permettre à l’UE de développer ses capacités diplomatiques et militaires. Au cours de la dernière décennie, les menaces se sont fortement aggravées, avec l’expansion de l’extrémisme islamiste et le comportement hostile de pays importants : la Turquie continue d’occuper un territoire européen (le nord de Chypre),  et s'implique toujours plus dans les conflits du Proche-Orient aux côtés de l'extrémisme sunnite. Quant à la Russie, elle multiplie les faits accomplis dans ce qu’elle estime être sa zone d’influence.

En intervenant de manière erronée (en Irak en 2003), cédant ainsi à l'énorme pression américaine, puis en le faisant sans se soucier des conséquences (en Libye en 2011) ou même en ne faisant rien (en Syrie depuis 2012), les États membres les plus concernés n’ont pas fait grand-chose d’utile pour réduire les menaces. S’agissant de l’UE dans son ensemble, elle s’est limitée à des opérations de soutien à la coalition dirigée par les USA en Afghanistan qui n’ont pas donné de résultats concluants.

L’Europe est la seule au monde – du fait des destructions uniques qu’elle a connues - à avoir chassé de sa culture la violence et la guerre ; c’est sa grandeur, son honneur et son message au monde ; mais, alors que  le spectre de la guerre réapparaît à ses portes et au sein de certaines de ses nations, saura-t-elle s’adapter et réagir autrement qu’en ordre dispersé ?

À juste titre, l’Europe ne veut plus de la guerre. Mais elle ne peut pas s’en dispenser à n’importe quel prix, ni défendre inconditionnellement la paix. À moins de se confiner dans une éventuelle politique d’ « appeasement », elle doit se donner les moyens de faire face à toutes les éventualités, en essayant de prévenir les crises plutôt que de les gérer, et de maintenir la paix plutôt  que d’avoir à la rétablir au prix fort :

  • Cet effort n’est pas concevable sans impliquer davantage les citoyens européens dans la définition d’un projet d’Europe politique dans lequel ils se sentiront partie prenante. Ceci briserait le processus montant de désintéressement voire d'hostilité des peuples européens vis-à-vis des institutions européennes. Les résultats de l’Eurobaromètre montrent qu’il existe depuis longtemps une demande dans ce domaine. Le citoyen européen est plus conscient qu’on le pense généralement de la nécessité d’une politique étrangère commune, incluant la sécurité et la défense. Il serait grand temps de répondre à cette attente.
  • La création du Service Européen d’Action Extérieure (SEAE) apporte l’instrument nécessaire à l’élaboration de positions communes, à faire prendre en compte par tous les États membres.  Aucune action concrète ne peut être lancée sans analyses préalables et la définition de stratégies. Le SEAE a maintenant dépassé sa période de rodage et il doit faire ses preuves et occuper pleinement la place qui lui a été réservée par les traités.
  • Compte tenu des problèmes qui s’accumulent aux périphéries de l’UE, la reformulation en cours de la politique européenne de voisinage (PEV) est devenue une urgence. Après la dissipation des illusions du début des années 2000, elle doit être refondée sur des bases plus réalistes : dans la décennie à venir, la démocratie, dans le sens européen du terme, ne pourra pas être partout au rendez-vous et pour longtemps encore ; l’UE doit gérer des relations avec des régimes autoritaires et faire face aux défis de l’immigration incontrôlée et de l’insécurité énergétique.

Il n’existe pas d’alternative à la construction d’une politique de sécurité et de défense européenne et indépendante, bien définie, à laquelle participerait un nombre conséquent d’Etats membres. Le précédent mandat de la Commission européenne a été très décevant sur ce point. Il est indispensable que la nouvelle Haute Représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité s’occupe vraiment de cette question, en relation étroite avec l'ONU, l'OSCE, l’OTAN et l'Organisation du Traité de Shanghai au nom du vieux principe, toujours pertinent : « si vis pacem para bellum. »

Le développement de toutes ces politiques ne pourra bien entendu être opéré d’une manière efficace pour le bien de tous que si le politique est constitué de véritables hommes et de femmes d’Etat ayant pour seul objectif le bien commun universel. Autrement, les guerres continueront à révéler l’échec du politique.


Bibliographie

  • Global Security Governance – Competing perceptions of security in the 21st century; ed. Emil J. Kirchner ans James Sperling.
  • 2012 UK Annual Report on national security Strategy and strategic defense and security review.
  • Livre blanc français sur la défense de 2008
  • Livre blanc français sur la défense de 2013
  • Une Europe sûre dans un monde meilleur - Stratégie européenne de sécurité ; Bruxelles, le 12 décembre 2003
  • L’état de l’Union : Rapport Schuman 2009 sur l’Europe ; Fondation Robert Schuman
  • Fabien Terpan, « L'Union européenne face aux enjeux de sécurité », Grande Europe n° 34, juillet 2011 - La Documentation française © DILA
  • Espace Marx, Journée Gauche et Mouvement Social , 21/06/1997
  • Amaël CATTARUZZA ; Atlas des guerres et conflits – un tour du monde géopolitique ; Ed. Autrement ; 2014
  • Une armée pour l’Europe propose Juncker : est-ce intéressant, est-ce réalisable ? Bruxelles2
  • Lettre de la Représentation militaire française auprès de l’Union européenne n°60 ; février 2015
  • Vers une nouvelle politique européenne de voisinage ; Document de consultation conjoint de la Commission européenne et de la HRUE pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité ; JOIN (2015) 6 final du 4 mars 2015
  • Les instruments actuels de l’UE ; [1]  « YES 2014;  EUISS yearbook of European security”; Institut d’Etudes de Sécurité de l’Union européenne

 (http://www.iss.europa.eu/uploads/media/YES2014_FR.pdf)


[1] Le pacte Briand-Kellogg, ou pacte de Paris, est un pacte signé par soixante-trois pays qui « condamnent le recours à la guerre pour le règlement des différends internationaux et y renoncent en tant qu'instrument de politique nationale dans leurs relations mutuelles ». L’initiative de ce pacte revient à Aristide Briand, Ministre des affaires étrangères français et à Frank Kellogg, Secrétaire d’État américain. Le traité est signé le 27 août 1928 à Paris et entre en vigueur le 24 juillet 1929.