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Sujet du cycle d’études 2014-2015.

« La guerre demeure-t-elle la poursuite de la politique par d’autres moyens ou doit-elle désormais être considérée comme l’échec du Politique ? »

 

La question surprendra le téléspectateur, pour qui le journal de 20 heures est la principale ouverture sur le monde. Elle étonnera le militaire, qui n’a jamais été aussi souvent projeté sur des théâtres extérieurs, depuis que les menaces sur nos frontières nationales ont disparu. Elle déconcertera, très probablement, les auditeurs des nouvelles sessions nationales de l’Institut, pour lesquels cette interrogation sera le fil conducteur de leur formation tout au long de l’année qui s’ouvre.

Il n’est pourtant nul besoin de se plonger dans des bases de données arides pour obtenir la confirmation de l’existence de « la loi tendancielle à la réduction de la force employée » mise à jour par Raymond Aron en 1962 dans son Paix et guerre entre les Nations. Les guerres sont en effet moins meurtrières et moins étendues que par le passé. Il suffit pour s’en convaincre de ramener les quelque 90 soldats français morts durant les 10 années de guerre en Afghanistan aux 900 morts quotidiens qu’ont supportés les armées françaises durant la guerre 1914-1918. Toutes les études statistiques de la guerre confirment ainsi cette évolution amplifiée en pourcentage par l’accroissement de la population mondiale. Alors que l’on comptabilisait 700 000 victimes dans les conflits de l’année 1950 (pour une population de 2,5 milliards d’individus), on recensait 120 000 victimes en 2013 pour une population mondiale de 7,2 milliards d’habitants, soit un risque de 0,00 16 % de périr de mort violente pour des raisons politiques (contre 2 % de risques de mourir dans un accident de circulation, 0,12 % de la faim et 0,08 % du paludisme). Ramenées en valeurs absolues plus parlantes, il convient ainsi d’opposer les 328 victimes quotidiennes de la guerre aux 1 794 du fait du paludisme (selon l’OMS) et aux 25 000 personnes mourant chaque jour de la faim (selon la FAO).

Ces constats statistiques heurtent bien sûr le sens commun, tant il est vrai que les événements de l’actualité concourent à fournir une autre représentation du devenir du monde. La guerre de conquête, qui avait disparu du fait du développement des « relations pacifiques et amicales entre les États » souhaitées par la charte des Nations unies, semble en effet faire sa réapparition. La frontière syro-irakienne en partie tracée par les accords Sykes-Picot a ainsi été (momentanément ?) emportée sous les coups de boutoir de djihadistes véhiculant une idéologie transnationale. Plus près de nous, des supplétifs particulièrement bien entraînés et équipés viennent prêter main-forte aux séparatistes du Donbass, en invoquant le précédent Kosovo pour justifier leurs visées sécessionnistes.

Même s’il n’est pas abusif d’envisager que les milices du Donbass bénéficient d’un soutien direct et massif de la Russie voisine, le fait que celle-ci prenne garde de ne jamais être impliquée ouvertement illustre les transformations de la guerre en ce début de XXIe siècle. Celle-ci était jadis considérée comme "le moyen normal" de l’État à une époque où "le diplomate et le soldat" symbolisaient son action sur la scène internationale. Aujourd’hui, l’ONU a réussi là où la Société des Nations avait échoué en pacifiant les relations interétatiques. Le règlement en 2013 de la question du temple de Preah Vihear a ainsi mis un terme au dernier conflit interétatique en cours. Cependant, cette même année 2013 a aussi été marquée par une augmentation du nombre de conflits infraétatiques (33 contre 32 en 2012 selon l’Uppsala Conflict Data Base), par l’augmentation du nombre de conflits infraétatiques internationalisés du fait de l’intervention de forces extérieures (9 contre 8 en 2012) et par l’inversion de la tendance à la réduction du nombre des victimes de guerre. Si les États ont pacifié leurs relations mutuelles, les factions infraétatiques ont proliféré à la faveur de la faillite de trop nombreux États artificiels et les armées régulières appelées à intervenir sur des territoires jadis sanctuarisés par le principe de non-ingérence, sont confrontées à des forces irrégulières dans le cadre de conflits asymétriques auxquels elles ont autant de mal à s’adapter qu’autrefois dans le cadre des "petites guerres" coloniales, des guerres révolutionnaires ou des conflits de faible intensité de la guerre froide.

Les auditeurs de l’IHEDN seront ainsi invités à réfléchir aux conséquences de l’évolution de la conflictualité internationale. Plus précisément, il s’agira de déterminer si l’internationalisation des conflits infraétatiques ne risque pas de déboucher sur un retour des "guerres majeures" que les efforts continus de la communauté internationale étaient parvenus à endiguer. En intervenant sur des théâtres étrangers au motif de diffuser les règles de la bonne gouvernance, la communauté internationale n’était-elle pas en train de remettre en cause les principes des "relations amicales et pacifiques" qui ont permis de pacifier les relations entre les États ? En voulant désormais protéger des populations civiles en situation de détresse, ne risque-t-on pas de détruire les acquis antérieurs sans pour autant garantir la sécurité de ces mêmes populations ?

L’Extrême-Orient n’a, en effet, pas tiré les mêmes bénéfices de la fin de la guerre froide que les nations d’Europe occidentale. La cohabitation des régimes communistes et de démocraties libérales y fait perdurer le même climat de défiance réciproque, qui n’est pas sans rappeler celui que nous avons connu durant les quarante-cinq années de la bipolarité. La croissance des budgets militaires chinois et japonais, les nombreux contentieux territoriaux et les tensions ethniques de la région, l’armement nucléaire et l’imprévisibilité du régime Nord-coréen, la résurgence du nationalisme japonais, les incertitudes concernant le pivot américain et le soutien accordé par Washington à ses alliés, constituent autant de menaces qui, en se potentialisant, interdisent d’exclure que les Nations de la région ne seront pas confrontées, dans un avenir plus ou moins proche, à un conflit majeur. Alors que les gouvernements concernés prennent bien soin de ne jamais prendre de décisions irréversibles, aucun n’est à l’abri d’un dérèglement ponctuel qui échapperait à son contrôle. À l’opposé des principes clausewitziens, la guerre se présenterait alors comme la faillite du politique, laquelle cesserait d’incarner « l’intelligence de l’État personnifié » du fait de son incapacité à conserver le contrôle des forces centrifuges.

Si la guerre interétatique n’est plus d’actualité, elle n’a pas pour autant été placée hors la loi et peut toujours ressurgir. Il n’est pas possible pour autant de revenir à une époque révolue quand les sociétés civiles avaient été sacrifiées à la paix des États. Entre le refus de toute ingérence et l’interventionnisme brouillon, il reviendra donc aux auditeurs de réfléchir aux conditions d’un équilibre politiquement et socialement acceptable entre la préservation de la paix des États et la protection de populations victimes d’exactions, à défaut de définir les conditions d’une résolution dialectique des contradictions entre des principes opposés quoique d’égale valeur.

Professeur Jean-Jacques Roche, directeur du département de la formation, des études et de la recherche à l’IHEDN.